Psychologie et Histoire, 2001, Vol. 2, 216-218.

 

 

LE TEMPS MIS POUR VOIR ET DENOMMER DES OBJETS D'APRES JAMES McKEEN CATTELL (1860-1944)1

 

James McKeen Cattell

(1886a)

 

La relation de la sensation au stimulus et le temps mis par les processus mentaux constituent les deux sujets pour lesquels les meilleurs résultats ont été obtenus en psychologie expérimentale. Ces résultats sont suffisamment importants pour prouver l'erreur de ceux qui avec Kant maintenaient que la psychologie ne pouvait jamais devenir une science exacte. Il serait sans doute préférable d'appeler le travail réalisé sur la sensation au stimulus par Weber, Fechner et leurs continuateurs Psychophysique, et de réserver le terme Psychométrie [Chronométrie] au travail réalisé par Wundt et d'autres sur la mesure de la vitesse des processus mentaux. La Psychométrie semble être d'un aussi grand intérêt psychologique que la Psychophysique, mais elle n'a pas été explorée aussi soigneusement et complètement. Ceci est dû en partie aux difficultés inhérentes à la façon de déterminer le temps requis par les processus mentaux. Un tel temps ne peut pas être mesuré directement; l'expérimentateur peut seulement mesurer le temps qui s'écoule entre un événement extérieur stimulant les processus mentaux et une réponse faite après le traitement réalisé par les processus mentaux. Il est difficile ou impossible d'analyser ce moment, d'estimer le temps nécessaire pour les opérations purement physiologiques, et de décider quels processus mentaux ont pris place, et combien de temps est alloué à chaque processus. Les expérimentateurs ont également rencontré deux autres difficultés. L'équipement physique utilisé produit rarement le stimulus d'une manière satisfaisante ou mesure rarement les temps avec une précision absolue, et doit être si sensible et si compliqué qu'il requiert le plus grand soin pour le manipuler et le maintenir en bon état de fonctionnement. L'autre difficulté est liée au fait que les temps mesurés sont artificiels, ne correspondant pas aux temps mis par les processus mentaux dans notre vie de tous les jours. Les conditions des expériences placent le sujet dans une situation anormale, surtout en ce qui concerne la fatigue, l'attention et l'entraînement, et la méthode utilisée a souvent été telle que les temps mesurés sont trop courts, parce que le processus mental n'a pas été mesuré dans sa totalité, ou trop longs, parce que d'autres facteurs ont été inclus dans les temps mesurés. Si nous considérons donc la difficulté d'analyse du moment mesuré, les inexactitudes de l'appareil de mesures, et les méthodes artificielles et souvent incorrectes, nous avons des raisons de craindre que les résultats obtenus par le psychologue dans son laboratoire ne reflètent pas toujours le temps mis pour percevoir, vouloir ou penser. Wundt a beaucoup fait pour parer à ces difficultés, analysant soigneusement les diverses opérations, et améliorant les appareils et les méthodes. Il m'a semblé pourtant que cela valait la peine, tout compte fait, de réaliser une série d'expériences, en supprimant les méthodes complexes et les appareils compliqués, et en cherchant à déterminer le temps généralement requis pour voir et dénommer un objet, tel qu'une lettre ou une couleur.

(1) J'ai collé des lettres sur un cylindre en rotation (un kymographe physiologique) et j'ai déterminé à quelle vitesse ces lettres pouvaient être lues à voix haute, alors qu'elles passaient par une fente dans un écran. Il a été trouvé que le temps variait avec la largeur de la fente. Quand la fente était d'une largeur de 1 cm (les lettres étant espacées de 1 cm) une lettre était toujours visible; dés que la première lettre disparaissait, la seconde lettre prenait place, etc. Dans ce cas, cela prenait à neuf personnes testées (des professeurs d'université et des étudiants) de 1/3 de sec. à 1/5 de sec. pour lire chaque lettre. Toutefois, cela ne correspond pas au temps total mis pour voir et prononcer une seule lettre, puisque le sujet était en train de récupérer le nom de la lettre juste passante, en même temps qu'il voyait la lettre suivante. A mesure que la fente de l'écran diminue, les processus de perception et de choix ne peuvent pas prendre place simultanément aussi bien, et les temps deviennent plus longs; lorsque la fente est d'une largeur de 1 mm, le temps est de 1/2 sec., ce que d'autres expériences que j'ai réalisé auparavant prouvent, -- cela correspond environ au temps mis pour voir et dénommer une seule lettre. Lorsqu'au contraire la largeur de la fente est supérieure à 1 cm, et que deux ou plusieurs lettres sont toujours visibles, non seulement les processus de perception et de dénomination se recouvrent, mais pendant que le sujet voit une lettre, il commence à voir les autres lettres suivantes, et peut ainsi les lire plus rapidement. Parmi les neuf personnes testées, quatre pouvaient lire les lettres plus rapidement quand cinq lettres étaient présentées simultanément, mais ils n'étaient pas avantagés par une sixième lettre; trois n'étaient pas avantagés par une cinquième lettre et deux n'étaient pas avantagés par une quatrième lettre. Cela montre que pendant qu'une idée est dans le centre, deux, trois ou quatre idées supplémentaires peuvent être dans l'arrière-plan de la conscience. La seconde lettre visible réduit le temps d'environ 1/40 de sec., la troisième de 1/60, la quatrième de 1/100, la cinquième de 1/200 de sec.

(2) J'ai trouvé que cela prend environ deux fois plus de temps pour lire (à voix haute, aussi vite que possible) des mots qui n'ont aucun lien que pour lire des mots qui forment les phrases, et des lettres sans aucun lien que des lettres qui forment des mots. Lorsque les mots forment des phrases et que les lettres forment des mots, non seulement les processus de perception et de dénomination se recouvrent, mais par un effort mental le sujet peut reconnaître un ensemble entier de mots ou de lettres, et par un acte de la volonté, il peut choisir les mouvements à faire pour les dénommer, de telle sorte que le taux auquel les mots et les lettres sont lus est réellement seulement limité par la vitesse maximum à laquelle les organes vocaux peuvent être activés. Comme résultat d'un grand nombre d'expériences, l'auteur a trouvé qu'il pouvait lire des mots ne formant pas des phrases à une vitesse de 1/4 de sec., et les mots formant des phrases (un passage de Swift) à une vitesse de 1/8 de sec. par mot. Les lettres ne formant pas des mots étaient lues en 1/40 de sec. de moins que les mots ne formant pas de phrases; les lettres majuscules et minuscules étaient lues à la même vitesse, les lettres minuscules Allemandes légèrement plus lentement et les lettres majuscules Allemandes beaucoup plus lentement que les lettres Latines. Les expériences ont été répétées sur onze autres sujets, confirmant ces résultats; le temps requis pour lire chaque mot quand les mots ne constituaient pas de phrases variaient de 1/4 et 1/2 de sec. Quand un passage est lu à voix haute à une vitesse normale, environ le même temps est requis pour chaque mot, lorsque ces mots sans lien sont lus aussi vite que possible. La vitesse à laquelle une personne lit une langue étrangère est proportionnelle à sa familiarité avec cette langue. Par exemple, au cours de la lecture rapide, le taux de l'auteur était de 138 en Anglais, 167 en Français, 250 en Allemand, 327 en Italien, 434 en Latin et 484 en Grec. Les expériences réalisées sur d'autres sujets confirment remarquablement ces résultats. Le sujet ne sait pas qu'il lit la langue étrangère plus lentement que sa propre langue; cela explique pourquoi les étrangers semblent parler si vite. Cette méthode simple pour déterminer la familiarité d'une personne avec sa langue pourrait être utilisée dans les examens à l'école.

(3) Le temps mis pour voir et dénommer des couleurs et des dessins d'objets a été estimé de la même façon. Le temps trouvé était environ le même (plus de 1/2 seconde) pour les couleurs et les dessins, et environ deux fois plus longs pour les mots et les lettres. D'autres expériences que j'ai réalisé montrent que nous pouvons reconnaître une seule couleur ou un seul dessin en un temps légèrement plus court que celui requis pour un mot ou une lettre, mais cela prend plus de temps pour le ou la dénommer. C'est parce que, dans le cas des mots et des lettres, l'association entre l'idée et le nom a été réalisée si souvent que le processus est devenu automatique, tandis que dans le cas des couleurs et des dessins, nous devons choisir le nom par un effort de volonté. De telles expériences seraient utiles pour étudier l'aphasie.

 

Note des traducteurs

1. Cette recherche a été publiée à l'origine avec plus de détails dans la revue allemande Philosophische Studien, 2, 635-650, sous le titre "Ueber die Zeit der Erkennung und Benennung von Schriftzeichen, Bildern und Farben". La présente traduction est celle de l'article paru en Anglais dans la revue Mind, 11, 63-65 en 1886.