Psychologie et Histoire, 2001, Vol. 2, 38-58.

 

LES LETTRES DE FREUD À FLIESS

ET L'ACTUALITE DE SON EROTIQUE PHYSIOLOGIQUE

 

Yvon BRES

Professeur émérite, Université Paris VII

 

 

 

Résumé : L'édition complète (Masson) des lettres de Freud à Fliess permet (à la différence de l'édition tronquée de 1950) de suivre la genèse de la "théorie sexuelle" de 1905 comme affirmation de l'existence d'organisations sexuelles prégénitales, c'est-à-dire de processus synchrodiachroniques à la fois physiologiques et psychiques liés à la bouche et à l'anus, mais ayant une structure parallèle à celle des processus hétérosexuels adultes banals. Il se pourrait que les moyens actuels d'enregistrement de l'activité cérébrale permettent d'en mettre au jour les correspondants neurologiques.

Mots clés : Freud, Fliess, "Théorie de la séduction", sexualité prégénitale, névrose d'angoisse.

 

Abstract : The Freud-Fliess letters and the updatedness of his physiological erotics. The (Masson) complete edition of the Freud-Fliess Letters, reversely to the curtailed 1950 edition, enables one to follow the genesis of the 1905 "sexual theory" as the assertion of the existence of pregenital sexual organizations, i.e. synchrodiachronical processes that are both physiological and psychological, linked both to mouth and anus, but having a structure parallel to the commonplace adult heterosexual processes. Present day means of recording brain activity may enables to cast a new light on to those neurological components.

Key-words : Freud, Fliess, the "seduction theory", pregenital sexuality, anxiety neurosis.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les lettres de Freud à Fliess, publiées pour la première fois en 1950 par Marie Bonaparte, Anna Freud et Ernst Kris sous le titre prudent Aus den Anfängen der Psychoanalyse ("extraits" des débuts de la psychanalyse) et traduites en français en 1956 sous le titre plus brutal " La naissance de la psychanalyse", ont été, depuis lors, exploitées par une foule d'étudiants et de chercheurs qui ont cru y trouver à la fois la genèse épistémologique de la psychanalyse et les moyens de psychanalyser l'individu Sigmund Freud lui-même. On savait pourtant qu'il ne s'agissait que d'un choix : sur 284 lettres retrouvées, les éditeurs reconnaissaient n'en avoir livré au public que 168 avec, en plus, des coupures dont l'ampleur n'était pas indiquée. Mais il y a maintenant plus de quinze ans qu'après des relations orageuses avec Anna Freud, Jeffrey Moussaief Masson a publié, d'abord en anglais (1985), puis en allemand (1986), le texte complet de ces lettres, qui sont en fait au nombre de 287. Cette nouvelle édition fit apparaître que, sur les 168 lettres retenues, l'édition de 1950 en amputait 20 de plus de la moitié, effectuait de sérieuses coupures dans 96 d'entre elles et supprimait une ou deux phrases dans 17 (1). Aussi aurait-on pu penser que l'ampleur de l'information nouvelle mise à la disposition des lecteurs allait conduire à une meilleure connaissance des cheminements de pensée qui ont abouti à la naissance de la psychanalyse. Pourtant, bien que le texte publié par Masson ait été souvent utilisé par de nombreux psychanalystes et historiens de part et d'autre de l'Atlantique, il ne semble pas (peut-être parce qu'on y a surtout cherché des renseignements anecdotiques ou scabreux) qu'on en ait encore exploité toutes les richesses scientifiques.

Le but des pages qui suivent est de montrer comment la lecture de ce texte et la comparaison avec l'édition de 1950 permettent de mieux comprendre un aspect précis de l'oeuvre scientifique de Freud, à savoir la "théorie sexuelle" sous sa forme complète, et conduisent à une meilleure appréciation de la signification culturelle et de la portée thérapeutique de cette théorie.

En s'interrogeant d'abord sur les mobiles et les motifs qui ont guidé les choix et les coupures des éditeurs de 1950, on essayera de mettre en lumière les rapports entre la problématique de Freud et celle de Fliess. On montrera ainsi que la "théorie sexuelle", longuement et péniblement élaborée entre 1895 et 1905, est largement physiologique. On se demandera ensuite pourquoi, lors de sa parution en 1985 - 1986, l'édition complète des lettres a été reçue dans une toute autre perspective. On pourra enfin s'interroger sur l'intérêt que pourrait avoir, pour l'appréciation de la portée scientifique et culturelle de l'oeuvre de Freud, une hypothèse qui se fonde en partie sur l'analyse du contenu des lettres à Fliess .

I.

A première vue, la sélection opérée par les éditeurs de 1950 pourrait passer pour anodine, ou simplement prudente. Dans une correspondance entre amis, bien des choses n'ont, pour le lecteur, aucun intérêt, sinon anecdotique : les discussions sur la date d'un rendez-vous ou sur les heures des trains sont des détails fastidieux qu'on remercie l'éditeur de nous avoir épargnés. Bien compréhensible aussi est le désir de ne pas mettre en cause des personnes encore vivantes ( en 1950 ), ou même celles que gênerait la mention du nom d'un parent récemment décédé. C'est probablement dans cet esprit qu'avaient été supprimés, dans la lettre du 7 août 1901, les noms des Ferstel ainsi que ceux d'Oscar et Mélanie Rie (2)

Plus inquiétante, toutefois, est l'élimination de certains détails intimes :

annonce des premières règles de Mathilde, qui va avoir 12 ans le 16 octobre 1899 et qui, écrit Freud le 27 juin, a fait, le 25 juin, "son entrée dans la vie de femme quelque peu prématurément " ;

considérations sur la constipation de Martha et sur la consistance de ses selles (9/10/98) ;

lamentations de Freud sur ses innombrables malaises et maladies (l'édition de 1950 en retient bien quelques-uns, mais à lire le texte intégral, on a l'impression qu'il est continuellement malade ! ) ;

mention, enfin, de l'absence de relations sexuelles dans le couple Sigmund - Martha : dans La naissance de la psychanalyse, on trouve bien le passage de la lettre du 31/10/97 : "Une personne comme moi n'a plus que faire de l''excitation sexuelle, mais je reste pourtant serein - freudig " ; mais on n'y trouve pas celle du 20 août 1893 dans laquelle Freud qui n'a que 37 ans ! raconte que sa femme est toute heureuse qu'ils vivent désormais dans la continence, car ainsi ils ne risquent pas d'avoir un septième enfant !

Ces omissions sont regrettables, car il est bien improbable que la transmission à Fliess de ces détails n'ait rien à voir avec la recherche de l'étiologie sexuelle des névroses et ici, la discrétion des éditeurs de 1950 commence à faire problème. Mais il y a plus grave.

Mentionnons d'abord seulement pour mémoire (puisque Masson y a beaucoup insisté dans son livre de 1984, The Assault on Truth) le fait qu'en supprimant la lettre du 4/3/95 on a soigneusement occulté la faute professionnelle dont s'était rendu coupable Fliess en opérant Emma Eckstein et les tentatives de Freud pour disculper son ami. N'insistons pas trop, non plus (puisqu'il s'agit là de faits connus et largement exploités) sur la suppression de tout ce qui concerne le comportement pervers du père de Freud et ses répercussions sur ses enfants. Dans la lettre du 21/9/97 avait été supprimé, parmi les raisons que donne Freud pour abandonner la théorie de la séduction, l'argument qu'il aurait fallu considérer tous les pères comme pervers "le mien non exclu ". Mais on avait également coupé un passage écrit le 11 février 1897 de la lettre datée du 8 : "Malheureusement, mon père a été un de ces pervers et s'est rendu responsable de l'hystérie de mon frère (...) et de quelques-unes de mes plus jeunes soeurs" (ces soeurs qui, demeurées à Vienne quand Freud quitta la ville en 1938, seront arrêtées par les nazis et mourront en 1942 à Theresienstadt).

Il ne s'agit pourtant, jusqu'ici, que des particularités des lettres à Fliess qui , soit par la confrontation des deux éditions, soit même à partir d'autres témoignages, ont depuis longtemps conduit bien des psychanalystes et bien des historiens de Freud à soupçonner que l'image qu'avaient, en 1950, voulu en présenter Marie Bonaparte, Anna Freud et Ernst Kris n'était pas tout à fait exacte. Mais ces particularités sont d'ordre biographique plutôt que scientifique, ou du moins elles ne touchent à la science que dans le mesure où on peut expliquer un processus de pensée par la vie affective de l'auteur. En revanche, concernent plus directement la genèse de la "science" psychanalytique d'abord les coupures concernant Breuer, ensuite et surtout l'occultation de la participation de Freud aux recherches de Fliess.

L'attitude des éditeurs de 1950 à l'égard de Breuer a quelque chose d'étrange. Des quelque 50 lettres échelonnées de 1892 à 1900 dans lesquelles son nom apparaît, 19 n'ont pas été retenues ; et dans les autres, si la référence est maintenue 13 fois, elle disparaît 21 fois, soit par élimination d'un paragraphe, soit par coupure d'un membre de phrase. Bien plus, ces coupures étant plus fréquentes après 1896 (19) qu'avant cette date ( entre 1892 et 1895 le nom de Breuer est maintenu 10 fois ), on semble avoir voulu suggérer qu'à partir de 1896 Breuer disparaît de l'univers personnel et scientifique de Freud, alors que le texte intégral des lettres prouve le contraire (3).

Toutefois ces coupures un peu fantaisistes ne peuvent guère induire en erreur sur le rôle joué par Breuer dans le travail scientifique de Freud, puisque celui-ci a toujours (en dépit de ses ressentiments) reconnu sa dette envers Breuer et placé la première source de ce qui allait devenir la psychanalyse dans l'idée inspirée par Breuer à l'occasion du cas Anna O. de la possibilité de faire disparaître un symptôme hystérique par la remémoration sous hypnose d'un événement traumatique oublié. Le problème serait même plutôt de savoir pourquoi, même après que l'univers conceptuel de la psychanalyse se fut considérablement enrichi, Freud a éprouvé le besoin de présenter comme révolutionnaire une idée qui, dès la fin du XIXème siècle, paraissait banale à des hommes comme Janet et dont on peut trouver l'origine au XVIIème siècle, voire dans l'Antiquité. Ce n'est donc pas en ce qui concerne le rôle de Breuer que les coupures de l'édition de 1950 des lettres à Fliess sont les plus pernicieuses. C'est pour les relations de Freud avec Fliess.

Leurs relations personnelles sont un thème banal depuis la publication des lettres et aussi depuis la biographie de Jones : tout le monde connaît depuis longtemps l'histoire de leurs rencontres à Berlin, à Vienne ou ailleurs, leurs relations amicales et familiales, le rôle de Fliess dans la préparation de l' Interprétation des rêves (les lettres de l'été et de l'automne 1899 montrent avec quel soin Fliess a corrigé les épreuves du livre de son ami), l'accusation de plagiat contre Swoboda, la brouille finale, et même le soupçon de psychose formulé par Freud à l'égard de Fliess. A cela sont venus plus récemment s'ajouter quelques détails supplémentaires, par exemple le comportement pervers de Fliess à l'égard de son fils Robert. On a aussi mieux apprécié la prétendue autoanalyse de Freud : pour Eric Porge, il vaudrait mieux dire tout simplement que Freud a fait son analyse avec Fliess (4). Mais tout cela reste encore dans le droit fil des lectures qui avaient été faites de l'édition tronquée de 1950. Plus intéressants sont les aspects proprement scientifiques de cette correspondance.

En effet, elle nous renseigne sur la participation de Freud aux recherches de Fliess et sur la collaboration entre les deux hommes dans l'édification de la théorie qui sera un des apports les plus importants de Freud à la science et à la culture du XXème siècle, à savoir la "théorie sexuelle".

Les recherches de Fliess, comme tout le monde sait, s'articulaient autour de deux thèmes : d'une part, les rapports entre le nez et les organes génitaux chez la femme, d'autre part la théorie des périodes (masculines : 23 jours ; féminines : 28 jours). De ces recherches, le public français n'a pu avoir que fort tardivement une connaissance directe : le livre de 1897 n'a été traduit qu'en l977 (5), trois ans après le texte de 1906 (6) puisque la traduction des livres de Fliess est récente(6), on ne peut certes nier qu'il y ait quelques échos dans l'édition des lettres de 1950. On voit bien que Freud en "parlait" avec son ami ; mais ce qui est occulté, c'est qu'il y participait. Sur ce point les coupures sont très significatives. Non seulement on nous cache que Freud signalait à Fliess l'arrivée des premières règles de Mathilde (cf. ci-dessus), mais on censure, dans la lettre du 1/3/96, le long calcul de Freud sur les dates de menstruation de sa femme depuis la puberté jusqu'aux accouchements. On ampute aussi ses remarques sur la périodicité de sa propre humeur et de sa santé (lettres des 30/5/96 et 17/12/96). L'édition intégrale fait au contraire apparaître que , d'une manière générale, pendant des années, Freud a recueilli et soumis à Fliess des matériaux cliniques destinés à mettre à l'épreuve les hypothèses de celui-ci sur les rapports entre le nez et les organes génitaux féminins, d'une part, et sur la périodicité, de l'autre. Sous prétexte que Freud a, par la suite, rejeté ces hypothèses qui prenaient chez Fliess une tournure délirante (comme on le voit, par exemple, à la fin de son livre de 1897 où l'ensemble des destinées de la famille Bonaparte tend à être interprété à partir des périodes menstruelles de Laetitia Ramolino (7)), on essayait de nous faire croire que Freud ne les avait jamais prises au sérieux et surtout qu'elles n'avaient aucun rapport avec la problématique freudienne elle-même. Or il suffit de réfléchir à ce qu'était sa théorie des névroses en 1895-1897 pour se persuader du contraire.

De celle-ci on a surtout retenu, sous le nom de "théorie de la séduction", l'étiologie sexuelle des psychonévroses (hystérie et névrose obsessionnelle) . Mais Freud pensait alors qu'il y avait aussi une autre catégorie de névroses , les "névroses actuelles" (neurasthénie et névrose d'angoisse), auxquelles il assignait aussi une origine sexuelle. Certes, en attribuant la neurasthénie à des excès de masturbation, Freud ne faisait que reprendre des idées banales à cette époque. Mais son étiologie de la névrose d'angoisse (étiologie qu'il n'a jamais explicitement abandonnée par la suite) est plus originale. Elle est surtout fort utile pour la compréhension de la genèse de la "théorie sexuelle"qui ne sera entièrement constituée qu'en 1905. En effet, d'après l'article de 1895 sur la neurasthénie et la névrose d'angoisse (8), celle-ci résulterait d'une perturbation (essentiellement par le coït interrompu) du processus de l'acte hétérosexuel normal adulte considéré comme un ensemble de processus physiologiques et psychiques (génitaux, respiratoires, musculaires, digestifs, circulatoires, affectifs, représentatifs, etc.). L'idée essentielle est que les symptômes de la névrose d'angoisse sont ces processus même, mais "isolés et amplifiés" (9), l'exemple le plus significatif étant la crise d'asthme qui ne serait autre que la respiration haletante du coït "isolée et amplifiée". Cet article modeste et admirable contient peut-être en germe ce qu'il y a de plus original dans toute l'oeuvre de Freud. En effet, bien qu'à cette interprétation sexuelle génitale d'une névrose doive bientôt se substituer une ambitieuse interprétation de toutes les névrose par la sexualité prégénitale, il semble bien que soit dès cette date mis en place un certain type d'interprétation structurale et fonctionnelle, à la fois physiologique et psychologique, par la sexualité qui est peut-être ce qui a été ressenti à juste titre comme constituant la véritable "révolution freudienne".

D'ailleurs le Freud des années 1895-1897 soupçonnait certainement déjà (et sur ce point les indices fournis par la correspondance sont pleins d'intérêt) que, si la névrose d'angoisse avait pour origine une perturbation dans le processus de l'acte sexuel adulte et pouvait être interprétée à partir de celui-ci considéré comme une sorte de "modèle" épistémologique, les autres syndromes névrotiques dépendaient d'autres processus, sexuels mais non génitaux. Cela, comme chacun sait, constituera la Sexualtheorie, dont les Trois Essais de 1905 donneront une expression qui, sans être encore achevée (en particulier, il manquera encore la phase phallique), constituera un jalon important dans la constitution de ce qu'il est convenu d'appeler "la théorie psychanalytique". Mais autour de 1895, Freud n'en est pas encore là, et le cadre épistémologique général d'un processus à la fois physiologique et psychique mettant en jeu différentes fonctions autres que la fonction strictement génitale reste à préciser et à remplir. Or c'est bien dans ce cadre que s'inscrivent les hypothèses de Fliess. Les rapports du nez et des organes génitaux de la femme, la possibilité de guérir les troubles affectant les seconds en intervenant sur le premier ou de provoquer un avortement par un choc nasal (10) : tout cela, vrai ou faux, effectif ou délirant, s'inscrit épistémologiquement dans la prise en considératioin d'une fonction sexuelle qui (comme chacun sait, d'ailleurs) intéresse non seulement la sphère génitale, mais également la respiration, la circulation, la digestion, le système nerveux, le cerveau, etc. Non seulement il n'y a pas d'hétérogénéité, mais il y a même une homologie certaine entre ce que Freud écrit en 1895 et ce que l'otorhinolaryngologue Fliess professe à la même époque On trouve, d'ailleurs, sous la plume de Fliess (qui accepte l'étiologie freudienne de la névrose d'angoisse) des expressions qui font écho à celles de son ami : là où Freud dit "isolés et amplifiés", Fliess écrit que les processus respiratoires de la névrose sont des "copies en grand" des processus sexuels normaux (11). Quant à la théorie des périodes (dont on s'est tant moqué ! ), ne comporte-t-elle pas, elle aussi, l'idée d'une structure, d'un processus, s'inscrivant dans l'hypothèse générale de Freud ? Après tout, la menstruation et la grossesse sont des processus sexuels débordant la sphère génitale stricte et mettant en jeu d'autres fonctions du corps : l'idée qu'à partir de ce modèle on puisse repérer des processus plus cachés mais fonctionnant suivant les mêmes nombres n'a en soi rien d'absurde. Elle est même tout à fait conforme à l'exigence qui se dégage de l'article de 1895. Le fait que, par la suite, Freud ait cru devoir la rejeter et lui ait substitué les notions d'érotisme oral et d'érotisme anal n'implique nullement qu'elle ait été complètement étrangère à sa problématique : bien au contraire, la parenté épistémologique est visible et c'est en cherchant à aider Fliess à vérifier son hypothèse que Freud a réussi à en élaborer une qui s'inscrit dans le même cadre. Voilà donc le processus de pensée que les coupures tendancieuses effectuées dans les lettres à Fliess par les éditeurs de 1950 rendent difficiles à saisir : c'est la genèse de la Sexualtheorie.

Mais chez Freud ce travail conceptuel va demander une dizaine d'années (de 1895 à 1905). Or on a parfois l'impression que l'essentiel est présent dès le début et l'on comprend mal qu'il ait fallu si longtemps pour qu'en vienne au jour une formulation claire. En fait, ce qu'obscurcissent ces coupures malencontreuses, c'est le passage du thème à la thèse.

Le thème est effectivement présent très tôt. Même dans les lettres éditées en 1950, on peut lire dès 1894 l'annonce de ce que seront plus tard l'érotisme oral et l'érotisme anal. Le 23/8/94, donc avant même la publication de l'article sur la neurasthénie et la névrose d'angoisse, le Manuscrit F évoque l'adage scolastique Omne animal post coïtum triste (d'origine probablement aristotélicienne (12)) dans la perspective d'une interprétation de l'accès de dépression comme résultant d'une perte de libido, perspective que l'on retrouvera quelques mois plus tard dans la première interprétation freudienne de la mélancolie, celle du Manuscrit G (17/12/94) qui la fait consister en un "deuil à propos de la perte de la libido " (13). Dans ces deux textes (l'édition de 1950 date le second du 7/1/95), des symptômes névrotiques sont bien rattachés à une sorte de sexualité diffuse, débordant la génitalité. De même dans les lettres du 3/1/97, où il est question d'"organe sexuel oral", et du 22/11/97 qui contient une fort intéressante méditation de Freud sur les connotations anales du verbe "faire". Ici encore (les deux textes se trouvent, d'ailleurs, dans l'édition de 1950) les thèmes (oral et anal) sont déjà présents et témoignent de ce qu'était la recherche de Freud à cette époque. Mais même pour le simple énoncé des thèmes, les coupures de 1950 étaient malencontreuses : à preuve la suppression déjà signalée de l'évocation des premières règles de Mathilde ou des selles de Martha et surtout la timidité qui a conduit à couper, dans les lettres écrites entre le 29/12/97 et le 5/3/98, tout ce qui concerne ce que Freud appelle de façon plaisante sa Dreckologie ("merdologie"), c'est-à-dire son discours sur la merde ou sa théorie de la merde.

Dès la première de ces lettres, le mot est écrit de manière étrange : E|≤≤∑logie. La partie allemande (Dreck = merde) est écrite en caractère grecs et la partie d'origine grecque ( "logie") en caractères romains. Dans cette "merdologie", Freud déclare avancer "résolument et lourdement". Il en parle comme s'il s'agissait d'un journal, ou de rapports périodiques (30/1/98 : E|≤≤∑logische Nachrichten ; 23/2/98: E|≤≤∑logische Berichte) dont il envoie à Fliess différents "numéros". Mais nous ne saurons probablement jamais quels étaient les faits cliniques recueillis dans cette enquête, car il avait demandé à Fliess de lui en renvoyer une partie (9/2/98) et le reste a dû se perdre. Freud y a, d'ailleurs, mis fin assez rapidement. Toutefois, il est évident qu'elle concernait l'analité, laquelle est, en définitive, dans cette correspondance, beaucoup plus présente que ne le donne à penser l'édition de 1950. Pourtant, on ne peut pas dire que, dès ces années-là, Freud ait découvert ce qu'il appellera plus tard les organisations sexuelles orale et anale. Le thème est là, mais non la thèse. S'il en était autrement, on ne comprendrait ni les plaintes de Freud, ni ses hésitations.

Considérons en effet, par exemple, la façon dont se termine la première des lettres de la série "merdologique" (22/12/97) : dans la partie censurée en 1950 venait l' histoire d'une fillette qui avait été violée par son père à l'âge de deux ans et qui conservait également le souvenir de scènes sadiques dans lesquelles sa mère saignait et semblait avoir été contrainte par le père à un coït anal. Puis Freud conclut abruptement : " Assez de mes cochonneries (Genug von meinen Schweinereien) ! Au revoir !" Visiblement, tout en sachant que sa recherche devrait aboutir à quelque chose qui est "de l'ordre de" l'analité, il n'a encore rien trouvé qui réponde à son exigence scientifique et se rend compte que, pour le moment, il est "dans la merde". Quelques années plus tard, un psychiatre suisse peu connu, Doumeng Bezzola, qui avait adopté avec enthousiasme les thèses des Etudes sur l'hystérie, mais ensuite refusé la théorie sexuelle de Freud, aurait, selon Jung (lettre à Abraham du 30 janvier 1908), traité Freud de "cochon psychologique" (psychologisches Schwein) (14). L'identité des expressions est significative : Bezzola, qui ne comprend pas vraiment la théorie sexuelle, ne voit dans les thèses des Trois essais que de la saleté ; mais le Freud de 1897, qui n'a pas encore élaboré cette théorie, voit bien que, s'il a le thème de l'analité, il n'a pas encore de thèse relative à l'érotisme anal qui puisse s'inscrire dans la recherche qu'il poursuit parallèlement à celle de Fliess et dans la ligne de son propre article de 1895. C'est cette aporie provisoire que traduisent non seulement l'arrêt des recherches "merdologiques" qu'avoue la lettre du 5/3/98, mais aussi les très nombreux textes des années 1897 - 1904 où Freud se plaint de ne pas trouver ce qu'il cherche, alors que, par ailleurs, en particulier avec la publication de l'Interprétation des rêves, il pourrait avoir le sentiment d'avoir déjà fait des découvertes assez importantes pour révolutionner la science psychologique et passer à la postérité.

Certes, instruits comme nous le sommes maintenant par la lecture des Trois essais et d'autres textes de Freud lui-même ou de ses disciples (en particulier Lou Andréas Salomé (15) ), nous voyons bien ce qui manquait à Freud à cette époque : dans le cas précis de la future notion d'érotisme anal, c'était la distinction de l'excrémentiel et de l'érotique, avec la notion d'étayage (Anlehnung). Toutefois ses déclarations d'échec ou d'hésitation aident à mieux comprendre à quelles exigences précises va, une fois enfin constituée, répondre cette "théorie sexuelle", et surtout comment elle se rattache à la fois aux recherches de Fliess et à la théorie freudienne des névroses des années 1895-1897.

Poursuivons en l'inventaire. On a beaucoup remarqué que, dans la lettre du 21/9/97, Freud, ayant ( en principe ) abandonné la théorie de la séduction, se déclare désemparé (" je ne sais plus où j'en suis .." ; " Rébecca, ôte ta robe, tu n'es plus fiancée"). Mais on ajoute souvent qu'il lui suffira de découvrir, trois semaines plus tard (15/10/97), le complexe d'OEdipe et de substituer à l'événement le désir et le fantasme pour reprendre pied et continuer avec succès la constitution de la théorie psychanalytique. Pourtant, s'il n'y a rien d'autre en jeu, pourquoi, le 12 décembre de la même année, se déclare-t-il dans un passage que censure l'édition de 1950 en train de remuer toutes sortes d'idées folles (il emploie ici le mot yiddish meschugge) ? Le 3/4/98, dans un passage également supprimé, il dit ne pas pouvoir donner de cours sur l'hystérie, car le "verdict décisif" lui manque sur deux points importants. Le 5/11/99, il voudrait écrire sur la théorie sexuelle, mais il ne sait encore que faire de l'aspect féminin (et ici Freud ajoute un signe étrange qui semble être celui que les paysans inscrivaient à la craie sur leur maison pour éloigner le danger). Le 7 du même mois, dans une lettre absente de l'édition de 1950, il dit que la théorie sexuelle est avancée, mais que certains points demeurent obscurs. Le 24/12/99 ( encore une lettre non publiée en 1950 ) , ce dont il s'occupe lui paraît "fou" (toll). Et le 26/12/99 (autre lettre supprimée ! ), il annonce que son livre s'intitulera "Théorie sexuelle et angoisse", que le travail est bien avancé, mais qu'il manque encore quelque chose. Or ce qui manque doit être important, car dans la lettre du 8/1/1900 (que les éditeurs de 1950 ont bien publiée, mais dont la traduction française est parfois bizarre), il va jusqu'à écrire : "Si la théorie sexuelle vient, j'y prêterai l'oreille ; si non, alors non " ! Et le 26/1/1900, toujours à propos de la théorie sexuelle, il déclare attendre une "étincelle". Quel long travail, quelles hésitations, quelles apories chez un auteur qui, pendant cette période, a publié sur d'autres questions, des livres devenus classiques et qui ont fait sa gloire !

Il n'est pas jusqu'à la lettre du 27/7/1904 (que l'on ne trouve évidemment pas dans l'édition de 1950 et qui appartient à la période où la brouille avec Fliess semble avancée) qui ne contienne, à côté d'allusions aux prétendus plagiats de Weininger et de Swoboda, une demande de lecture des épreuves des Trois essais et une allusion à l'embarras (Verlegenheit) dans lequel se trouve Freud à propos de certains aspects de sa théorie. Ainsi, très logiquement, dans la gestation de la theorie sexuelle, Fliess est présent jusqu'au bout.

Ce que, volontairement ou non, les éditeurs de 1950 ont partiellement escamoté, c'est la continuité liée à la participation de Freud aux recherches de Fliess entre son interprétation de la névrose d'angoisse comme résultant d'une sorte de raté de l'acte sexuel (article de 1895) et l'interprétation générale des névroses comme résultat des vicissitudes des processus de la sexualité prégénitale (1905).

Que dans les deux cas il s'agisse vraiment de processus (et non d'une vague "coloration" ), c'est ce que confirme l'étude du vocabulaire de Freud à propos de cette sexualité. Le mot le plus employé est "organisation", mais on trouve également : complexe, composition, configuration, constitution, fonction, processus, structuration (16). Mais c'est surtout ce qu'explique clairement le texte des Trois Essais à propos de la sexualité orale : 1) elle comporte "une sorte d'orgasme" ; 2) celui-ci est liée à une "satisfaction" ; 3) la sexualité orale s'appuie sur une autre fonction biologique, la nutrition ; 4) mais elle en est distincte : le suçotement " n'a pas pour but l'absorption d'aliments" (17). Les mêmes éléments se retrouvent, mais moins groupés, à propos de la sexualité anale. Telle est donc la thèse, (et non plus seulement le thème) : il y a, dans l'organisme psychophysiologique de l'homme, des organisations et des processus sexuels mettant en jeu, comme la fonction sexuelle génitale adulte, des processus respiratoires, circulatoires, musculaires, digestifs, nerveux, cérébraux et, bien entendu, psychiques, mais différents de cette fonction génitale en ce sens que la bouche et l'anus y jouent un rôle plus important. Or cela, sous cette forme très précise, il semble que Freud ait mis longtemps à le trouver et qu'il l'ait cherché en collaboration avec Fliess, car Fliess, lui aussi, cherchait des processus sexuels non strictement génitaux. Mais là où Fliess s'est fourvoyé, Freud (tel est, du moins, son sentiment !) a réussi : peut-être est-ce tout simplement ce qu'il a voulu dire dans la lettre à Ferenczi du 6 octobre 1910 : "j'ai réussi là où le paranoïaque échoue"(18).

On a tendance à attribuer à cette phrase une signification métapsychologique profonde : par exemple, que tout effort de théorisation côtoie la paranoïa et que seul le génie de Freud lui a permis d'y échapper dans son effort pour constituer la théorie psychanalytique. Mais, bien que le contexte de la lettre ne soit pas très clair, si l'on admet, comme le fait par exemple Eric Porge (19), que le paranoïaque auquel pense Freud est Fliess (nommé dans cette lettre trois lignes plus haut), cela signifierait tout simplement que, dans leurs recherches parallèles de processus et d'organisations sexuels non strictement génitaux, Fliess a dérivé vers des thèses délirantes, alors que lui, Freud, a élaboré une théorie (à ses yeux) géniale.

II.

Mais l'est-elle effectivement ? Cette question est certainement beaucoup plus importante que les vicissitudes éditoriales qui ont retardé la mise au jour de sa gestation. Quelle est la place de la Sexualtheorie dans l'apport de Freud à la culture du XXème siècle ? Mais d'abord, comment se fait-il que, de nos jours, on conçoive souvent cet apport comme d'un tout autre ordre ? Comment se fait-il que, lorsque les lettres à Fliess furent publiées dans leur intégralité, le public des années 1985-1990 les ait reçues dans une perspective si différente de la nôtre ? Comment a-t-il pu être si tributaire des préjugés de la psychanalyse des dernières décennies ?

Lors de cette publication (en anglais en 1985, en allemand en 1986), Masson était déjà largement connu depuis quelques temps pour ses démêlés avec Anna Freud. Son livre de 1984, Le réel escamoté, insistait sur le fait que les agressions sexuelles contre les enfants et les meurtres d'enfants étaient très nombreux dans les dernières décennies du XIXème siècle, que Freud ne pouvait les ignorer et que ses réticences à en admettre la fréquence étaient suspectes. Il révélait déjà la présence, dans les lettres à Fliess, d'allusions à des faits que, par leurs coupures, Anna Freud et ses coéditeurs avaient cachés pour des raisons de piété filiale et de respectabilité, mais qui jetaient un jour inquiétant sur les mobiles et les motifs personnels qui avaient joué dans la constitution de la théorie psychanalytique (20). A cette époque, Masson n'éttait pas le seul à chercher la genèse des concepts psychanalytiques dans l'expérience vécue de l'homme Freud et à en rendre ainsi suspecte la valeur scientifique. En 1979, Marianne Krüll avait cru pouvoir répérer dans les relations adultérines d'Amalia Freud avec son beau-fils la cause du déménagement de la famille Freud de Freiberg à Vienne et dans le désir de ne pas se rappeler l'inconduite de sa mère la cause de l'abandon par Freud de la théorie de la séduction (21). La même année, Marie Balmary attribuait cet abandon au refus de reconnaître la faute du père, Jacob Freud, qui aurait conduit sa seconde femme, Rébecca, au suicide (22). Rien d'étonnant, dans ces conditions, à ce que la lecture de la nouvelle édition des lettres à Fliess ait été orientée vers la recherche de nouveaux détails scabreux plutôt que vers une meilleure compréhension de la démarche scientifique de Freud en tant que telle.

De cette tendance à tous axer sur la biographie et à substituer des interprétations pseudo - psychanalytiques à toute explication relevant d'un autre registre, on peut trouver une nouvelle manifestation amusante dans les suites que Marie Balmary a cru pouvoir donner à son livre de 1979. Ayant, dans la première édition, mis en vedette cette faute (prétendue) du vieux Jacob, Marie Balmary apprend par la suite que Jacob avait fait cadeau au jeune Sigmund, à l'occasion de son trente-cinquième anniversaire (donc le 8 mai 1891) d'une Bible dans la version de Philippson, alors en cours de publication, mais d'une Bible qui, au lieu de commencer au tome I, au début de la Genèse, commençait à la page 423 du tome II, au chapitre 11 du Deuxième Livre de Samuel ! Et Marie Balmary de s'interroger sur les motifs inconscients qui auraient pu pousser le vieux Jacob à poser un tel acte manqué. Or, comme chacun sait, les chapitres 11 et 12 de II Samuel racontent l'histoire de David et de Bethsabée : pour pouvoir épouser Bethsabée qu'il avait rendue enceinte, David s'était débrouillé pour faire périr le mari, le général d'origine hittite Uri, en l'envoyant au plus fort de la bataille ; mais, interpellé par le prophètre Nathan, il avait avoué son péché à Dieu, été pardonné et, après avoir été puni de son crime par la mort du premier fils de Bethsabée, il avait vu naître un second fils qui était devenu par la suite le roi Salomon. Enfermée dans sa perspective "psychanalytique", Marie Balmary, dans la postface de la seconde édition de son livre (Paris, 1994, Le Livre de poche, coll. "biblio-essais", pp. 241-249) propose l'interprétation suivante : en donnant à son fils cette Bible tronquée et commençant à cet endroit bizarre, Jacob avait voulu lui faire entendre qu'il avait bien lui-même commis une faute (Rébecca avait bien été poussée à la mort, comme Uri) et que, si quelqu'un était responsable de la mort de Julius, le frère de Sigmund, ce n'était pas Sigmund, mais lui-même, Jacob.

Or il n'eût peut-être pas été inutile de se demander si le comportement étrange de Jacob ne pouvait pas s'expliquer autrement. En effet, exégètes et théologiens tendent de plus en plus à considérer les deux livres de Samuel comme un des textes les plus anciens de la Bible. Cette histoire de David et de Bethsabée exprimerait, pour la première fois peut-être, une des notions spécifiques du judéo-christianisme, notion qu'illustrera quelques temps après, dans l'une des rédactions de la Genèse, mais alors de manière mythique, la faute d'Adam et d'Eve, à savoir l'aveu-du-péché-devant-Dieu-avec-espoir-de-Rédemption, c'est-à-dire ce que les théologiens appelleront plus tard le "péché originel" (23). Ne peut-on pas imaginer que le vieux Jacob, plus cultivé et plus intelligent qu'on ne le pense d'habitude, connaissait, par ses lectures ou par la fréquentation de rabbins informés des travaux des exégètes, les dernières hypothèses sur la chronologie biblique et, en particulier, sur la place des livres de Samuel et leur signification ? Alors le sens de son cadeau à Sigmund aurait été : " Toi qui es athée, mais qui te piques de science dans tous les domaines, prends au moins la peine, avant de critiquer au nom de la science la religion de tes pères, de lire les livres de la Bible dans l'ordre dans lequel ils ont été écrits et de dégager du fatras de croyances de tous ordres qu'ils véhiculent ce qui constitue l'apport spécifique du judaïsme au monde." Ainsi, en attirant l'attention de Sigmund sur ce texte et sur sa place dans l'histoire du judaïsme, le vieux Jacob apportait peut-être un élément fondamental à la problématique qui sera élaborée plus tard dans Actions compulsionnelles et exercices religieux, dans Totem et tabou, dans L'Avenir d'une illusion et dans Malaise.., tellement fondamental, d'ailleurs, que, malheureusement, Freud ne l'a jamais parfaitement compris, bien qu'il en reste des traces. Cela eût été une interprétation exégétique, historique, théologique.

Bien entendu, seule une meilleure connaissance des fréquentations et des lectures de Jacob Freud permettrait de dire si cette hypothèse est juste. Mais elle aurait mérité d'être prise en considération . D'une manière générale, il est à craindre qu'à se précipiter sur des interprétations biographiques et pseudo-psychanalytiques de l'oeuvre de Freud, on méconnaisse l'intérêt qu'il pouvait prendre à l'histoire des cultures et des religions, à la philosophie et à la théologie, et le respect qu'il pouvait avoir pour la spécificité de ces disciplines. Tout cela pour dire que le climat des années dans lesquelles Masson publia le texte intégral des lettres de Freud à Fliess était peu favorable à leur utilisation pour une meilleure compréhension de sa démarche proprement scientifique et, en particulier, du travail conceptuel d'élaboration de la Sexualtheorie. Mais la question demeure de savoir quelle est, d'une manière plus générale, l'importance de celle-ci dans son oeuvre.

III.

Admettons, en effet, que les coupures malencontreuses de l'édition de 1950 des lettres à Fliess, d'une part, la tendance à interpréter abusivement l'oeuvre de Freud à partir de sa biographie, de l'autre, aient, chacunes à leur manière, nui à la compréhension de la thèse fondamentale qu'il y a, dans l'organisme psychophysiologique de l'homme, des organisations et des processus érotiques autres que génitaux, mettant en jeu de manière spécifique les fonctions respiratoire, circulatoire, digestive, musculaire, nerveuse, etc., bref, la thèse qui constitue vraiment la Sexualtheorie : n'en restera-t-il pas moins que celle-ci est largement reconnue comme un des éléments importants de la théorie psychanalytique et qu'à en préciser la genèse et la teneur, on fait tout au plus oeuvre d'historien, sans qu'il en résulte de sérieuses conséquences pour la psychanalyse, ni même pour l'appréciation du rôle qu'a pu jouer Freud dans la constitution de notre culture de la fin du XXème siècle ? Freud ne nous a-t-il pas apporté bien plus que la "théorie sexuelle" : par exemple une meilleure élaboration du concept d'inconscient, la notion de remémoration cathartique, la théorie du transfert, la trilogie ça-moi-surmoi, la dualité pulsion de vie - pulsions de mort, sans parler de tous les ambitieux développements que ses successeurs ont cru pouvoir greffer sur son oeuvre ? Quand on parle de "révolution psychanalytique" (24) ou quand on fait l'inventaire de "l'apport freudien" (25), la richesse de la moisson donne l'impression que Freud a transformé la culture du XXème siècle de mille autres manières qu'en lui apportant la "théorie sexuelle" et que celle-ci n'est qu'un élément mineur dans un ensemble beaucoup plus prestigieux.

Mais si l'on sait réfréner les enthousiasmes prématurés et prendre un peu de recul, on s'aperçoit que bien des thèses témérairement considérées comme des découvertes de Freud avaient été formulées avant lui et que la plupart de celles qui ont vu le jour chez certains de ses disciples en particulier chez Lacan vont bien au-delà de son oeuvre et relèvent d'un tout autre esprit. Pour donner quelques exemples des premières (sans qu'il soit évidemment possible de fournir, dans le cadre de cet article, la démonstration souhaitable), rappelons que la notion d'inconscient existait bien avant Freud, que le rôle du transfert en thérapeutique était déjà familier à des hommes comme Janet, que celui-ci connaissait fort bien la remémoration cathartique (dont on peut, d'ailleurs, trouver des traces chez Descartes, voire chez Platon), que la tripartition ça-moi-surmoi est déjà esquissée dans la République, dans le Phèdre et dans le Timée ; et que Freud lui-même identifiait la dualité pulsion de vie - pulsions de mort au couple amitié-discorde d'Empédocle. Quant aux thèses de la seconde catégorie, par exemple les théories lacaniennes sur le langage, leur dérivation à partir des textes de Freud est acrobatique et, si elles ont, elles aussi, modelé notre culture, ce n'est pas à Freud que nous le devons. Aussi serait-on tenté de dire que, si Freud a enrichi, de manière parfois géniale, une foule de thèmes (parmi lesquels il faudrait aussi compter : la tragédie, la religion, les origines de la civilisation), il n'a nulle part produit une de ces inventions qui, telles la machine à vapeur, l'électricité, la théorie de la relativité ou la pénicilline, transforment définitivement la science et ses applications. Un tel aveu ne serait pas forcément attristant : après tout, dans les lettres et en philosophie, bien des hommes ont marqué leur siècle sans qu'aucune découverte ni aucune invention ne puisse être portée à leur crédit (qu'a inventé Voltaire ? ). Mais ce n'est pas ainsi que la plupart des hommes de notre époque se représentent Freud : on voudrait voir en lui un Einstein ou un Sir Alexander Fleming, plutôt qu'un Voltaire ou un Alain. Or il ne peut être considéré comme un inventeur au sens scientifique du terme que si l'on admet que son apport spécifique est la Sexualtheorie au sens précis et complet dans lequel elle se manifeste dans les Trois essais après la longue élaboration dont témoignent les lettres à Fliess. C'est probablement avant tout à cause de cette théorie sexuelle que nos contemporains ont, fût-ce confusément, le sentiment de devoir à Freud quelque chose qui ne se trouve ni chez Janet, ni chez Jung, ni, évidemment, chez les auteurs classiques (Platon, Saint-Augustin, Rousseau), que l'on considère parfois comme ses précurseurs. Mais alors pourquoi, dans l'ensemble proliférant des notions utilisées de nos jours en psychanalyse, la théorie sexuelle paraît-elle quelque peu noyée ? Contentons nous de voir quelles sont les raisons qui tiennent au développement même de l'oeuvre de Freud (il y a en a bien d'autres !), afin d'indiquer, en terminant, comment, prise au sérieux, elle permettrait de renouer le lien entre cette oeuvre et les disciplines médicales dont elle est issue.

La place et l'importance que Freud lui-même a données à la "théorie sexuelle" dans ses présentations de la psychanalyse posent quelques problèmes. On ne peut certes pas dire qu'il l'ait jamais reniée ni occultée ; mais il semble qu'elle soit parfois l'objet d'une sorte d'endiguement.

Dans un texte aussi accessible au grand public que les "Cinq leçons" données en septembre 1909 à la Clark University de Worcester (Mass.), le mot "sexuel" n'apparaît pour la première fois de manière fugitive que dans la troisième ; il faut attendre la quatrième pour que la théorie soit vraiment exposée, et encore en des termes qui n'ont pas la rigueur des Trois Essais (26) Ainsi, pendant trois leçons sur cinq, Freud qu'on a invité à traverser l'Atlantique parce qu'on le croyait porteur de théories révolutionnaires se contente d'entretenir ses auditeurs de questions (traumatisme à l'origine des névroses, catharsis, inconscient) qu'auraient aussi bien pu traiter bon nombre de psychologues ou de psychiatres américains ou européens, par exemple Pierre Janet. Aussi ne faut-il point s'étonner que celui-ci, dans son grand rapport sur la psychanalyse présenté au congrès de Londres en 1913, laisse entendre que ce que prétend apporter Freud, il le dit lui-même depuis longtemps. En fait, c'est vrai, si l'on fait abstraction de la "théorie sexuelle". Or, comme Janet n'en comprend absolument pas la spécificité ( selon lui, Freud mettrait à l'origine des névroses des "aventures" sexuelles (27) ! ), il est normal que , pour le reste, il pense que Freud n'apporte rien de neuf. Mais de cette incompréhension , Freud est un peu responsable ! Non seulement il semble cautionner les présentations de la psychanalyse que font, à cette époque, en se réclamant de lui, des gens comme Jung ou Maeder, mais dans son propre exposé il insiste tellement sur le reste qu'on a l'impression qu'il ne veut pas qu'on donne à sa théorie sexuelle toute sa portée physiologique. Mais alors, pourquoi ?

Ici, les hypothèses sont de plus en plus risquées et demanderaient à être mises à l'épreuve de la recherche et de la réflexion. Formulons en deux, l'une concernant ce qui, dans le corpus conceptuel de la psychanalyse, ne relève pas de la théorie sexuelle, l'autre portant sur la théorie sexuelle elle-même.

Dès la fin du XIXème siècle et le début du XXème, Freud avait, outre la théorie sexuelle, énoncé nombre de thèses concernant la remémoration cathartique, les rêves, l'inconscient, le transfert, etc. qui, même si elles n'étaient pas aussi originales qu'on l'imagine parfois, auraient suffi à elles seules pour fonder une pratique thérapeutique et constituaient un corpus conceptuel très étoffé. Ensuite, la rencontre avec Jung (1907) et les relations qui se nouaient avec les psychiatres de Zurich firent naître l'espoir d'une extension de la psychanalyse vers la thérapie des psychoses et d'un élargissement en direction des Geisteswissenschaften dans leur ensemble. L'élan était ainsi donné vers les spéculations ambitieuses qui allaient produire : la théorie du narcissisme, les rapprochements avec l'Eros platonicien, la topique de 1923, la dualité pulsion de vie / pulsions de mort. Tout se passe comme si, au lieu de faire de la théorie sexuelle son point d'ancrage original et spécifique, Freud avait choisi d'exploiter de préférence des champs théoriques plus prestigieux et comme s'il y avait, entre les deux attitudes, une certaine incompatibilité. Certes, dans les exposés synthétiques, la théorie sexuelle est toujours présentée comme entrant avec les autres thèses dans un ensemble théorique cohérent. Mais il ne faut pas oublier qu'autour de 1910 Freud était lié à Jung par la fiction d'une doctrine commune. Or Jung n'a jamais rien compris à la théorie sexuelle de Freud, et même si, par la suite, Freud a clairement dénoncé cette incompréhension (28), on peut se demander si, par exemple dans ce voyage en Amérique où Jung l'accompagnait, il n'a pas voulu insister sur ce qui les rapprochait et mettre légèrement en veilleuse ce qui les séparait. Par la suite, même brouillé avec Jung, il a peut-être tenu a conserver certains bénéfices institutionnels et idéologiques de l'époque de leur collaboration. Ainsi la théorie sexuelle, fondement possible d'une discipline rigoureuse mais aux ambitions forcément modestes, aurait été peu à peu noyée dans un ensemble où sont mises en vedette des notions apparemment plus accessibles et plus prestigieuses : la réalité psychique, la parole, le transfert, avec tous les développements connexes dont le lacanisme a été, en France, la forme la plus spectaculaire. Elle n'aurait été ni escamotée ni occultée puisque la psychanalyse en fait encore un de ses dogmes mais endiguée et minimisée dans des ensembles idéologiques dont on ne met pas ici en question la valeur propre, mais qui ne sont pas l'apport spécifique de Freud.

Mais si la théorie sexuelle au sens strict a souffert du poids et du prestige de l'ensemble dans lequel elle s'est trouvée insérée, c'est peut-être également (seconde hypothèse) parce qu'elle comportait des difficultés internes.

La première, c'est que, bien que présentée par Freud comme fruit de l'observation, elle n'arrive pas à emporter l'adhésion de ceux qui, par profession, devraient pouvoir en vérifier l'exactitude. Freud a beau dire que, si l'on avait pris la peine d'observer les enfants, il n'aurait pas eu besoin de publier les Trois Essais (29), ni les psychologues de l'enfant, ni les sexologues n'ont, jusqu'à ce jour, cru pouvoir lire clairement dans les faits l'existence de l'érotisme oral et de l'érotisme anal tels que les décrit Freud. Rien n'est plus significatif à cet égard que le cas d'Albert Moll : en dépit d'une connaissance fort riche du comportement sexuel des hommes, des femmes et des enfants, cet auteur déclare n'être jamais parvenu à mettre au jour les organisations et les processus décrits par Freud. Comparées aux 120 petites pages des Trois Essais, les 900 pages serrées de l'édition de 1931 de la Psychopathia sexualis de Krafft Ebing, largement enrichie par Moll (30), donnent une impression de timidité théorique. C'est d'ailleurs ce refus de suivre Freud dans sa théorie sexuelle qui expliquait déjà la mauvaise humeur avec laquelle la Société Psychanalytique de Vienne avait, le 11 novembre 1908, accueilli le livre de Moll sur La vie sexuelle de l'enfant (31) .

En effet, bien que Moll ne nie pas qu'il y ait une vie sexuelle de l'enfant liée aux organes génitaux, il n'arrive pas à "voir" (à tirer de l'observation, comme le voudrait Freud) ces organisations et ces processus mettant en jeu d'autres fonctions physiologiques et comportant quelque chose comme un orgasme, oral ou anal. Tout au plus note-t-il qu'il y a (comme chacun sait, d'ailleurs), dans l'acte sexuel adulte, une phase de contrectation et une phase de détumescence. Mais au lieu d'y voir deux éléments d'une structure, deux moments d'un processus dont il s'agirait de restituer la figure d'ensemble (ce qui est proprement l'originalité de Freud), il se contente de postuler l'existence de deux "pulsions" pulsion de contrectation et pulsion de détumescence ce qui ne fait guère avancer la science et ressemble beaucoup à la vertu dormitive de l'opium (mais combien d'autres "théories des pulsions", y compris, au moins en partie, celle de Freud, ressemblent à la vertu dormitive de l'opium, bien qu'on n'ose pas le dire ! ). Bref, la première difficulté que rencontre la théorie sexuelle de Freud, c'est qu'elle ne reçoit pas, de la part des sexologues, la vérification empirique souhaitée par Freud.

La seconde réside dans sa nature physiologique. Certes, elle n'est pas étrangère à la psychologie, c'est-à-dire en l'occurrence au jeu de la conscience et de l'inconscient. Mais pour l'essentiel, c'est-à-dire dans la mesure où elle postule des processus génitaux, circulatoires, respiratoires, digestifs, nerveux et musculaires, elle est, comme le dit fort bien Freud dans la lettre du 3 décembre 1897, physiologique. Or, même à ce stade précoce, il n'était pas facile d'insérer dans la théorie psychanalytique en gestation la notion de processus physiologiques. La carrière neurologique de Freud, qui n'avait pourtant pas manqué d'éclat, allait s'achever vraiment en 1900 avec sa toute dernière contribution à l'article sur les paralysies cérébrales. Il a bien, par la suite, fait, sur le rôle futur de la chimie dans le traitement des névroses, des déclarations souvent remarquées et qui se sont avérées prophétiques ; mais il ne s'est jamais engagé lui-même dans cette voie. Donc le lien entre le psychique et le physiologique reste pour lui une difficulté. Il a bien, dans un passage également connu de la lettre du 22 septembre 1898, rappelé qu'il est loin de penser que le psychologique flotte en l'air (schwebend) sans fondements organiques (déclaration qu'il faudrait méditer plus souvent). Mais sur la manière précise d'articuler tous les processus physiologiques que postule la "théorie sexuelle" avec les représentations qui leur correspondent (et que, de nos jours, les psychanalystes appellent "fantasmes"), ou encore avec les conduites qu'on lie aux érotismes oral et anal, sa science est restée balbutiante. Certes, il dit clairement, dans un passage de la lettre du 17 décembre 1896 absent de l'édition de 1950, qu'entre l'organique et le psychique il faut un "entre-deux" ; mais on voit mal comment ce pourrait être un niveau spécifique. On pense plutôt à la mise au jour de correspondances entre les conduites et les représentations, d'une part, les éléments des processus que suppose la théorie sexuelle, de l'autre. Mais ni Freud, ni ses successeurs ne sont allés très loin dans cette direction, et si son oeuvre comporte quelques rares mais précieuses indications de cet ordre, elles ont été vite oubliées, surtout en France, où la psychanalyse s'est depuis longtemps orientée vers le pur représentationnel, voire le pur intellectuel. Il y a donc là une difficulté nouvelle et essentielle qui explique, peut-être encore mieux que la première, le destin de cette théorie sexuelle, pourtant longuement et péniblement élaborée par Freud à l'époque ou naissait la psychanalyse.

Qu'en est-il, en effet, de nos jours ? Pour parler un peu brutalement, on dira que tout le monde l'accepte, mais que personne ne la prend vraiment au sérieux. Alors que Freud croyait pouvoir affirmer qu'elle était le fruit d'observations empiriques, ni les médecins en général, ni les psychologues de l'enfance n'en font vraiment usage dans leur pratique et dans leurs recherches scientifiques. Certes, en tant qu'hommes cultivés soucieux de montrer qu'ils ont surmonté la pudibonderie victorienne, ils peuvent bien, pour être dans le vent, à l'instar de beaucoup d'artistes et d'écrivains, évoquer parfois la "connotation" orale, anale ou phallique de tel fantasme ou de telle conduite. Mais c'est là rendre à Freud un simple hommage verbal, sans grandes conséquences.

En est-il autrement des psychanalystes eux-mêmes ? En principe, la référence aux érotismes prégénitaux relève chez eux du sérieux scientifique et il arrive parfois que la mise au jour de ces connotations soit un jalon efficace dans la mise en route ou dans le progrès du processus analytique. Mais est-ce tellement fréquent ? Et surtout arrive-t-il souvent qu'on se réfère ainsi vraiment à ces processus organo-psychiques, à ces organisations que Freud a mis si longtemps à découvrir et qu'il a ensuite décrits ? N'est-il pas à craindre qu'on s'en tienne souvent à quelque interprétation sans suite ? D'ailleurs Freud lui-même ne donne-t-il pas le ton lorsque, dans une note de l'article Caractère et érotisme anal, il se contente de relever, dans le discours d'un interlocuteur qui refusait énergiquement la notion d'analité érotique, des marques non équivoques cacao, fessée, etc. de fantasmes de cet ordre (32))? Certes, il considérait bien, probablement, que ces fantasmes prouvaient l'existence, chez son interlocuteur, d'une organisation érotique anale non seulement psychique mais aussi physiologique. Mais dans le texte lui-même il ne le dit pas aussi clairement que dans les Trois Essais. Et l'on comprend que, quelques années après, Lou Andreas Salomé (approuvée par Freud, certes ) ait estimé que la notion d'érotisme anal n'avait pas été suffisamment élucidée et lui ait consacré un article important. En tout cas, de nos jours encore et peut-être de plus en plus, l'utilisation de ces notions reste, comme le dirait peut-être Freud, "aérienne", "flottante" (schwebend). Alors que, appelant l'observation physiologique, elles pourraient servir de base à des recherches communes aux neurologues, aux psychiatres et aux psychanalystes, elles restent de simples "façons de parler", superficielles et extrascientifiques pour les premiers, sérieuses pour les derniers, mais d'un sérieux de chapelle, voire de simple fidélité.

Et pourtant ne subsiste-t-il pas chez tous la conviction que là réside l'apport spécifique de Freud ? Cette conviction est-elle trompeuse ? Freud est-il simplement l'étiquette sous laquelle s'est développée, dans la première moitié du XXème siècle, une idéologie à visée thérapeutique qui aurait aussi bien pu être mise sous l'égide de Janet, de Jung, de Rogers ou de quelqu'autre de ces psychologues, psychiatres ou psychothérapeutes qui ont su manier les thèmes (inconscient, transfert, parole, etc.) dont on crédite en général Freud et la psychanalyse ? Ce n'est pas sûr.

Si les moyens dont disposaient pour leurs observations les savants de la fin du XIXème et du début du XXème siècle ne permettaient pas de mettre au jour les organisations et les processus sexuels prégénitaux dans leur spécificité, il se pourrait que les moyens d'investigation plus puissants actuels parviennent à de meilleurs résultats. Peut-être l'étude du fonctionnement du cerveau montrera-t-elle que, même si Freud a été maladroit et naïf en appelant "oraux" et "anaux" certains processus, ceux-ci existent comme structures originales liées à tout ce qui, dans le corps et dans le psychisme, est d'ordre érotique, c'est-à-dire hormonal, enzymatique, etc. Peut-être montrera-t-on qu'à des "formes" de fonctionnement physiologiques dont Freud avait postulé l'existence correspondent des "formes " de fonctionnement cérébral. La suggestion géniale qui se dégage des textes de Freud est celle d'une homologie structurale entre la physiologie du cerveau et celle des autres fonctions du corps (l'"entre-deux" dont parle la lettre du 17 décembre 1896). Cette perspective pourrait avoir été suggérée à Freud par l'article devenu célèbre par la suite de son camarade et ami Christian von Ehrenfels, Sur les qualités de forme (1890) (33). C'est en tout cas celle qu'il adopte dans son livre de 1891 sur Les aphasies et qui commande l'article de 1895 sur la neurasthénie et la névrose d'angoisse. Peut-être pourrait-on ainsi faire apparaître dans les névroses une correspondance entre le fonctionnement défectueux de l'ensemble psycho-physiologique appelé érotisme oral ou de l'ensemble appelé érotisme anal et le dysfonctionnement de systèmes liés au chimisme cérébral. Peut-être comprendrait-on par là comment la dépression, par exemple, est à la fois un déséquilibre des processus physiologiques liés à l'érotisme oral, une anomalie des doses de sérotonine et de noradrénaline dans le cerveau et un jeu de fantasmes liés à la phase anale (comme le laisse entendre Freud dans Deuil et mélancolie), sans qu'on puisse vraiment dire où est la cause et où est l'effet, ni décider dogmatiquement du lieu où la thérapie doit intervenir en priorité.

Mais sans aller aussi loin dans ces anticipations scientifiques toujours risquées, on peut tout simplement se demander si, actuellement, les psychothérapies inspirées de Freud et les cures psychanalytiques "orthodoxes" exploitent toutes les ressources de la théorie sexuelle telle qu'elle a été élaborée par Freud entre 1895 et 1905 et si, sans modifier leurs règles théoriques, elles n'en pourraient pas tirer un meilleur parti. Il faudrait, pour cela, changer d'attitude envers les symptômes corporels. Dans le discours psychanalytique actuel, l'attention qu'on leur porte est l'objet de jugements ambigus. Sans être forcément récusée comme inadéquate, elle est souvent soupçonnée de traduire le refus hypocondriaque de prendre en compte les conflits avec autrui ou l'expérience passée. Inversement, on constate chez certains déçus de la psychanalyse, chez ces patients qui ont passé dix ans à parler sur le divan sans avoir l'impression que leur état s'est amélioré, une tendance assez fréquente (surtout, d'ailleurs, chez les intellectuels ! ) à cultiver les "thérapies corporelles" (yoga, relaxation, etc.) et à rejeter le freudisme. Mais une meilleure compréhension de la théorie sexuelle ne permettrait-elle pas de trouver, entre ces deux excès, une voie plus féconde ?

Si tout symptôme corporel est, comme le dit l'article de 1895 pour les symptômes de la névrose d'angoisse, un élément "isolé et amplifié" d'un processus sexuel complexe, l'effort thérapeutique ne devrait pas viser d'abord à le rattacher à un conflit interpersonnel, actuel ou passé, mais à le mettre en relation avec d'autres symptômes dont la névrose l'a isolé, de façon à reconstituer peu à peu la figure d'ensemble (la Gestalt) du processus érotique auquel il appartient. Ainsi, à propos de la toux de Dora, au lieu d'évoquer tout de suite une identification au père, on montrerait peu à peu comment, avec d'autres symptômes affectant d'autres fonctions corporelles (digestion, système cardio-vasculaire, muscles, organes génitaux) et psychiques (angoisse, dépression, euphorie, représentations) se dessine un ensemble dont la première "signification" est justement d'être une de ces organisations érotiques que suppose la théorie sexuelle (34). Il ne s'agit pas encore d'une signification au sens intellectualiste ou spiritualiste qu'a souvent ce mot, mais tout simplement de la reconstitution d'un tout en train de fonctionner. Après tout l'archéologie (qu'aimait tellement Freud ! ) ne consiste pas d'abord à dire que tel vase appartenait à Agamemnon , mais à reconstituer le vase à partir de tessons épars. Qu'ensuite, en un second moment second logiquement, sinon chronologiquement ce sens "structural" quasi - corporel puisse être mis en relation avec des fantasmes, des scenarii ou des souvenirs oubliés, pourquoi pas? On retrouverait alors le pain quotidien de la cure psychanalytique. A ce moment-là jouerait à un autre niveau que celui qui a été indiqué plus haut pour les rapports avec la neurologie la notion d'homologie structurale entre la forme des processus physiologiques et la forme des représentations mentales, notion qui, soit dit en passant, permettrait peut-être du même coup d'échapper à bien des apories de la question philosophique des rapports de l'âme et du corps. Mais la guérison de la névrose passerait ainsi essentiellement par la restitution d'une forme d'ensemble dont les constituants ont été isolés et par le retour à un degré normal des processus qui ont été amplifiés. On en revient toujours à l'expression de l'article de 1895 : "isolé et exagéré" ( ou "amplifié") (isoliert und gesteigert). Il faut faire le chemin en sens inverse. Comment ? La tradition psychanalytique veut que l'on emploie exclusivement des moyens "psychiques" (cure psychanalytique, entretiens psychothérapeutiques). Mais rien ne permet de nier que les traitements corporels ou chimiques puissent être, eux aussi, efficaces, par exemple pour diminuer l'intensité de certains symptômes dont le caractère "exalté" (amplifié, exagéré) empêche justement de saisir l'appartenance à une certaine forme et interdit ainsi l'identification de cette "forme". Dans cette perspective, la reconnaissance mutuelle que neurologue et physiologiste, d'une part, psychothérapeute et psychanalyste, de l'autre, peuvent attendre de la légitimité de leurs méthodes respectives ne serait pas simple politesse, mais véritable acceptation scientifique.

Tels pourraient être les fruits d'une réflexion dont la comparaison entre l'édition des lettres à Fliess parue en 1950 et celle complète qui a été publiée trente-cinq ans après a été le point de départ et aussi, avouons-le, le prétexte.

NOTES

1) Les éditions de référence sont les suivantes :

Marie Bonaparte, Anna Freud, Ernst Kris (hgg. von), Aus den Anfängen der Psychoanalyse, 1887 - 1902. Sigmund Freud, Briefe an Wilhelm Fliess (1950), Frankfurt am Main, . Fischer Verlag, 1975, 454 S. (abréviation : AP).

trad. fr. ( Anne Berman ) : Sigmund Freud, La naissance de la psychanalyse. Lettres à Wilhelm Fliess. Notes et plans. 1887-1902. Paris, Presses Universitaires de France, 426 p. (1956) (abréviation : NP).

Jeffrey Moussaief Masson (translated and edited by), The Complete Letters of Sigmund Freud to Wilhelm Fliess (1887 - 1904), Cambidge, Mass. & London, England, 1885, The Belknap Press of Harvard University Press, 506 p. (abréviation : CL ).

Jeffrey Moussaief Masson (hgg. von) ; deutsche Auffassung von Michael Schrötter, Sigmund Freud, Briefe an Wilhelm Fliess 1887 - 1904, Ungekürzte Ausgabe, Frankfurt am Main, 1986, S. Fischer Verlag, 614 S. (abréviation : UA).

La liste des lettres omises dans l'édition de 1950 et des coupures effectuées dans les autres se trouve dans CL, 471 - 482 et dans UA, 563-569.

Pour éviter de surcharger les notes de cet article, on s'est abstenu (sauf exception) de donner, pour les lettres qui y sont citées, les pages des éditions où elles sont publiées, les dates étant en général suffisantes pour que l'on puisse se reporter au texte.

2) La femme de Ferstel, qui sera plus tard consul général d'Autriche à Berlin, était une patiente de Freud. Mélanie Rie, née Bondy, était la soeur de la femme de Fliess.

3) Lettres où il est question de Breuer, mais qui n'ont pas été publiées dans l'édition de 1950 (16 lettres) : 1892 : 21/10 ; 1893 : 29/9, 18/10, 27/11, 11/12 ; 1894 : 25/4 ; 1895 : 13/3, 11/4,13/7 ; 1896 : 23/2, 16/4, 12/8, 9/10 ; 1897 : 29/3; 1899 : 16/9, 4/10.

Lettres dans lesquelles la référence à Breuer est conservée (13 lettres) : 1892 : 28/6 ; 1893 : 8/2, 10/7 ; 1894 : 7/2, 19/4, 22/6 ; 1895 : 24/1, 4/3, 25/5, 8/11 ; 1898 : 9/2 ; 1900 : 16/5 ; 1901 : 15/2.

Lettres dans lesquelles les références à Breuer sont supprimées, qu'il s'agisse de simples phrases ou de paragraphes entiers (21 lettres) : 1893 : 6/10 ; 1894 : 21/5 ; 1896 : 6/2,13/2, 1/3, 4/6 ; 1897 : 8/2, 12/2, 31/5 ; 1898 : 16/1, 24/3 ; 1899 : 6/2, 1/8, 6/8, 27/10, 9/11, 21/12 ; 1900 : 11/3, 20/5, 14/10 ; 1901 : 7/8.

4) Cf. Eric PORGE, Vol d'idées ? Wilhelm Fliess, son plagiat et Freud, suivi de Pour ma propre cause, de Wilhelm Fliess, Paris, 1994, Denoël, coll. "L'espace analytique", pp. 226 - 230.

5) Les relations entre le nez et les organes génitaux féminins, Paris, Seuil, coll. " Le champ freudien", 280 p. Le titre original est : Die Beziehungen zwischen Nase und weiblichen Geschlechtorganen in ihrer biologischen Bedeutung dargestellt, Franck Deuticke, Leipzig und Wien.

6) Pour sa propre cause (In eigener Sache, Berlin, Goldschmidt, 1906) in Eric PORGE, Vol d'idées ( cf. ci-dessus, n.4)

7) Wilhelm Fliess, Les relations entre le nez..., pp. 251 - 253.

8) Le titre allemand de cet article est assez lourd : " Über die Berechtigung von der Neurasthenie einen bestimmten Symptomkomplex als "Angstneurose" abzutrennen" ( G.W. I, 313 - 342 ). Il a été traduit en français : 1) dans Nevrose, psychose et perversion ( Paris, PUF, 1973, pp. 15 - 38 ) : " Qu'il est justifié de séparer de la neurasthénie un certain complexe symptomatique sous le nom de "névrose d'angoisse" " ; 2) dans les oeuvres complètes de Freud en cours d'édition ( OCF - P, III, Paris, PUF, 1989, pp. 29 - 58 ) : " Du bien-fondé à séparer de la neurasthénie un complexe de symptômes déterminé, en tant que "névrose d'angoisse"".

9) L'expression "isoliert und gesteigert" ( G.W. I, 338 ) a été traduite de diverses manières ( NPP, p. 35 : " isolés et exagérés" ; OCF - P, III, p. 54 : "isolés et accrus"). Elle mérite d'être fortement soulignée, car elle commande tout ce que Freud va développer par la suite comme théorie de l'origine sexuelle des névroses.

10) Wilhelm Fliess, Les relations entre le nez..., p. 29, 72-73, 118.

11) ibid. p. 241.

12) On hésite quant à cette origine. Dans l'édition anglaise des lettres, Masson renvoie ( cf. CL, p. 95, n. 3 ) à Aristote, De la génération des animaux, I, 18, 725 b. Mais Aristote n'y parle pas vraiment de tristesse. Il dit seulement : " Mais chez la plupart des hommes et la plupart du temps, on peut dire que de l'acte sexuel résultent un relâchement et une absence de force " (Аλλά τοĩς πλείστοις χαì ώς έπì τò πολύ είπειυ συμδαίνει έχ τών άψροδισιασμών έχλυσις χαì άδυναμία). Dans l'édition allemande, la lettre est datée du 20 août et une note (cf. UA, p. 89, n.5) renvoie au texte, probablement apocryphe, de Problèmes 30, 1, 955 a : " Après l'acte sexuel, la plupart se sentent athymiques; mais ceux qui, avec le sperme, rejettent beaucoup de superfluité, se sentent euthymiques. Car ils sont soulagés de ce qui est superflu, du vent, et de la chaleur excessive. Mais les autres sont souvent plus athymiques" (trad. Jacky Pigeaud, in Aristote, L'homme de génie et la mélancolie, Paris, 1988, "Rivages Poche", p. 105 (Kαì μετά τά άφροδίσια οι πλεĩστοι άζυμότεροι γίνονται όσοι δὲ περίττωμα πολὺ προίενται μετα του̃ σπέρματος, οὺτοι ευζυμότεροι χουψζονται γαρ περιττώματος τε χαί πνεύματος χαί ζερμου̃ ὺπερζολη̃ς . έχει̃νοι δὲ άζυμότεροι πολλάχις). Ici il s'agit bien d'"athymie", c'est-à-dire de tristesse dépressive, ce qui est normal dans un traité consacré à la mélancolie.

13 ) " Die Melancholie bestünde in der Trauer über den Verlust der Liibido", formule dont il convient de souligner la richesse, car avec cette notion de "perte de libido", elle dit autre chose et peut-être plus que ce qu'on trouvera quelque vingt ans plus tard dans Deuil et mélancolie.

14) Cf. C.J. Jung, Briefe I, 1906 - 1945, Olten und Freuburg in Brisgau, Walter Verlag, 4te Aufl., 1990, p. 25. Ce Bezzola serait l'inventeur de la notion de "psychosynthèse", notion qui sera abondamment discutée dans les controverses entre Freud et Jung.

15) Freud, Caractère et érotisme anal (1906) ; Lou Andreas Salomé, "Anal" et "sexuel" ( 1916 ).

16) Par exemple :

Complexe ( Komplex ) : Trois essais sur la théorie sexuelle (dans une note ajoutée en 1920), G.W. V, 106 ; tr. fr. , Gallimard, 1987, "folio-essais", p. 139.

Composition (Zusammensetzung) (de la pulsion sexuelle) : Les explications sexuelles données aux enfants ( 1907 ), G.W. VII, 19 ; tr. fr. in La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 7.

Configuration (Gestaltung) : La disposition à la névrose obsessionnelle (1913), G.W. VIII, 446 et 451 ; trad. fr. in Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973, pp. 193 et 196.

Constitution (Konstitution) (psychosexuelle) : Les théories sexuelles infantiles (1908), G.W. VII, 177 ; tr. fr. in La vie sexuelle, p. 19.

Fonction (Funktion) (sexuelle) : Fragment d'une analyse d'hystérie (Dora), G.W. V, 277 ; trad. fr. in Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1954, p. 84 ; Trois essais, G.W. V, 113 ; trad. citée p. 150 ; La disposition à la névrose obsessionnelle (1913), G.W. VIII, 449 ; tr. fr. in Névrose, psychose et perversion, p. 195.

Forme (Gestaltung) : Trois essais, G.W. V, 108, 114 ; trad. citée, 143, 151.

Formation (Bildung) ; Trois essais, G.W. V, 63 ; trad. citée, p. 77.

Ordre (Ordnung) : Trois essais, G.W. V, 111 ; trad. cit. p.147.

Organisation (Organisation) : Trois essais, G.W. V, 98, 100 Anm.1, 135 : trad. cit. pp.128, 130, n. 1, 183 ; La disposition à la névrose obsessionnelle, G.W. VIII, 448, 449, 450 ; trad. fr. in Névrose, psychose et perversion, pp. 194, 195, 196 ; Des transpositions pulsionnelles, en particulier dans l'érotisme anal, G.W. X, 403, 407 ; trad. fr. in OCF - P, XV, pp. 55, 60 ; Psychologie des masses et analyse du moi (1921 ), G.W. XIII, 158 ; tr. fr. OCF-P XVI, p. 80 ; L'organisation génitale infantile (1923), G.W., XIII, 293 : tr. fr. OCF-P, XVI, p. 303 .

Processus (Vorgang) : Trois essais, G.W. V, 65 ; trad. cit. p. 80.

Structuration (Gestaltung) : Sur les transpositions pulsionnelles..., G.W. X, 403; trad. fr. OCF-P, XV, p. 56.

17) Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle, G.W. V, 80-86 ; trad. fr. Paris, Gallimard, 1987, coll. "folio - essais", pp. 102, sqq.

18) Sigmund Freud / Sandor Ferenczi, Correspondance 1908 - 1914, trad. fr. Paris, 1992, Calmann - Lévy, p. 231.

19) Vol d'idées, pp. 20, 136.

20) Cf. ci- dessus p. 3.

21) Freud und sein Vater, München, 1979, Beck, 344 p. ; tr. fr. sous le titre "Sigmund, fils de Jacob", Paris, Gallimard, 1983.

22) L'homme aux statues, Paris, Grasset, 1979, 282 p.

23) Sur cette question, cf. mon article "O felix culpa", Psychanalyse à l'Université, 14, n 54, avril 1989, pp. 3 - 33, repris dans La souffrance et le tragique, Paris, 1992, PUF, pp. 19 - 65.

24) Suivant le titre du livre de Marthe Robert, Paris, Payot, 1964, "Petite Bibliothèque Payot".

25) Titre de la très savante encyclopédie du freudisme publiée sous la direction de Pierre Kaufmann (Paris, 1993, Bordas).

26) Freud, De la psychanalyse, OCF - P, X, Paris, PUF, 1993, p. 34 pour l'apparition du mot dans la troisième leçon et pp. 40, sqq. pour l'exposé de la théorie sexuelle dans la quatrième.

27) Cf. Pierre Janet, La psycho-analyse, Rapport présenté à la section XII, "Psychiatrie", du XVIIème Congrès International de Médecine réuni à Londres au mois d'août 1913, publié dans le Journal de Psychologie, 11, pp. 1-36 et 97-130. Pour l'emploi curieux du mot "aventure", emploi curieux mais bien significatif de l'incompréhension de la théorie sexuelle dont fait preuve ici Janet, cf. pp. 106, 107, 111, 113, 119.

28) Cf. par exemple la phrase bien connue de l'édition de 1920 des Trois essais : " Mais on renonce à tout l'acquis de l'observation psychanalytique depuis ses débuts si, en suivant l'exemple de C.J. Jung, on dilue le concept même de libido en le confondant avec la force pulsionnelle psychique en général." (G.W., V, 12 ; tr. fr. Paris, Gallimard, 1987, coll. "folio-essais", p. 160). A la même époque, dans une lettre à Claparède du 25 décembre 1920 dont la traduction française a été publiée dans les OCF-P, XV (Paris, PUF, 1996), pp. 351 - 352, Freud distingue très nettement sa théorie, celle de Jung, et celle qui résulte d'une confusion des deux.

29) Trois essais, préface de l'édition de 1920, G.W. V, 32 ; tr. fr. citée p. 32.

30) La Psychopathia sexualis de Krafft - Ebing, dont la première édition (1886) comptait 110 pages, s'est enrichie dans les suivantes jusqu'à en compter 420 en 1901 et 892 en 1924. Albrecht Moll en a, après la mort de Krafft - Ebing

(1902), régulièrement refondu et augmenté le texte. La traduction française la plus récente (Paris, 1990, Climats - Garnier, 906 p.), qui reproduit celle qu'a faite Pierre Janet en 1931, ne permet pas de distinguer ce qui vient de Krafft - Ebing et ce qui vient de Moll.

31) Cf. Les premiers psychanalystes. Minutes de la Société Psychanalytique de Vienne, tome II ( 1908 - 1910 ), Paris, 1978, Gallimard, coll. " Connaissance de l'inconscient", pp. 49-57.

32) G.W. VII, 205, Anm. 1 ; tr. fr. in Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, p. 145, n. 1.

33) Ü ber Gestaltqualitäten, Vierteljahrschrift für wissenschaftliche Philosophie, 1890, 249 - 292.

34) Cf. Fragment d'une analyse d'hystérie ( Dora ) ; tr. fr. in Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1954. Pour le lien entre la toux et le fantasme de l'acte sexuel oral, cf. G.W. V, 207 ; tr. fr. p. 33. Pour l'identification au père ( et aussi à la mère ), cf. G.W. V, 245 ; tr. fr. p. 61. D'ailleurs, dans ce même texte ( G.W. V, 242 ; tr. fr. p. 59 ), Freud rappelle le passage de l'article de 1895 sur les symptômes névrotiques comme éléments isolés de l'ensemble que constitue le processus sexuel.

 

 

 

Bibliographie

Pour les lettres de Freud à Fliess, cf. ci-dessus, note 1).

Pour les oeuvres de Freud :

texte allemand : Gesammelte Werke, chronologisch geordnet, unter Mitwirkung von Marie Bonaparte, herausgegeben von Anna Freud, E. Bribing, W. Hoffer, E. Kris, O. Isakower ; Imago Publishing C, London, 1940 (début de l'édition), 17 volumes, S. Fischer Verlag, Frankfurt am Main ).

traductions françaises :

a) pour les textes déjà parus dans cette édition : Sigmund Freud, Oeuvres complètes - Psychanalyse ( 22 volumes prévus), Paris, PUF, à partir de 1989 ;

b) pour les autres textes , les recueils intitulés :

Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1954, 422 p.;

La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, 160 p ;

Névrose, psychose et perversion, Paris, P.U.F., 1973, 306 p.

c) Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), Paris, Gallimard, 1987, coll. "folio - essais", 157 p.

d) correspondance avec Ferenczi : Sigmund Freud / Sandor Ferenczi, Correspondance 1908 - 1914, trad. fr. Paris, 1992, Calmann-Lévy, 648 p.

e) cf. également, Les premiers psychanalystes. Minutes de la Société Psychanalytique de Vienne, II, (1908 - 1910 ), Paris, Gallimard, l978, coll. "Connaissance de l'inconscient", 572 p.

Andreas - Salomé ( Lou ), "Anal" und "Sexual", Imago 4, 1915, n 5, 266 sqq.; tr. fr. : ""Anal" et "sexuel"", in L'amour du narcissisme, Paris, Gallimard, 1980, coll' "Connaissance de l'inconscient", pp. 89 - 130.

Aristote, De la génération des animaux

( pseudo - Aristote ), Problémata 30.

Balmary (Marie), L'homme aux statues , 1ère éd., Paris, Grasset, 1979, 282 p. 2ème éd., Paris, 1994, Le livre de poche, coll. "biblio-essais"

Ehrenfels (Christian von), Über Gestaltqualitäten ( Sur les qualités de forme ), Vierteljahrschrift für wissenschaftliche Philosophie, 1890, 249 - 292 .

Fliess (Wilhelm), Die Beziehungen zwischen Nase und weiblichen Geschlechtorganen in ihrer biologischen Bedeutung dargestellt, Franck Deuticke, Leipzig und Wien, 1897 ; tr. fr. : Les relations entre le nez et les organes génitaux féminins, Paris, 1977, Editions du Seuil, coll. "Le champ freudien", 280 p.

In eigener Sache, Berlin, Goldschmidt, 1906 ; tr. fr. Pour sa propre cause, in Eric Porge, Vol d'idées ? Wilhelm Fliess, son plagiat et Freud, Paris, 1994, Denoël.

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Jung (Carl, Gustav), Briefe I, 1906 - 1945, Olten und Freiburg-in-Brisgau, Walter Verlag, 4te Aufl., 1990.

Kaufmann (Pierre) (dir.), L'apport freudien. Eléments pour une encyclopédie de la psychanalyse, Paris, Bordas, 1993, 635 p.

Krafft - Ebing (Richard von), Psychopathia sexualis, (1ère éd. 1886). Dernière édition augmentée par Albrecht Moll, tr. fr.(Pierre Janet, 1931), Paris, 1990, Climats- Garnier, 906 p.

Krüll (Marianne), Freud und sein Vater, Munich, 1979, Beck, 344 p. ; trad. fr. : Sigmund fils de Jacob, Paris, Gallimard, 1983.

Masson (Jeffrey Moussaief), The Assault on Truth : Freud's Suppression of the Seduction Theory, New York, Farrar, Straus & Giroux, 1984, 308 p. ; trad. fr. : Le réel escamoté, Paris, Aubier, 1984, 254 p.

Moll (Albrecht), La vie sexuelle de l'enfant, 1908.

Pigeaud (Jacky), Aristote, l'homme de génie et la mélancolie, Paris, 1988, Rivages Poche, 128 p.

Porge (Eric), Vol d'idées ? Wilhelm Fliess, son plagiat et Freud, suivi de Pour sa propre cause de Wilhelm Fliess, Paris, 1994, Denoël, coll. "L'espace analytique", 400 p.

Robert (Marthe), La révolution psychanalytique, Paris, Payot, 1964, "Petite Bibliothèque Payot"