Psychologie et Histoire, 2004, vol. 5, 1-19.

 

 

 

 

 

LA PSYCHOPATHOLOGIE CONFRONTÉE AUX FANTÔMES. L’ÉPISODE DE LA VILLA CARMEN.

Contribution à l’histoire marginale de la psychologie et de la psychopathologie.[1]

 

 

 

Pascal Le MALÉFAN

Université de Rouen, UFR de Psychologie, Sociologie, Sciences de l'Education , 1 Rue Lavoisier, 76821 Mont-St-Aignan cedex. E-mail : pascal.lemalefan@wanadoo.fr

 

 

 

 

 

 

«  C’est parce que ce signifiant trouve là sa place, et en même temps ne peut la trouver, parce que ce signifiant ne peut pas s’articuler au niveau de l’Autre, que viennent, comme dans la psychose – et c’est ce par quoi le deuil s’apparente à la psychose – pulluler à sa place toutes les images dont se lèvent les phénomènes du deuil, et dont les phénomènes de premier plan, ceux par quoi se manifeste non pas telle ou telle folie particulière, mais une des folies collectives les plus essentielles de la communauté humaine comme telle, […] à savoir le ghost, le fantôme, cette image qui peut surprendre l’âme de tous et de chacun. »

 

Jacques Lacan, Le désir et son interprétation, leçon du 22 avril 1959, séminaire inédit.

 

 

           

 

            L’importance des croyances paranormales n’a nullement disparu dans notre culture techno-scientifique sensée rationnelle (Boy, 2002), et l’on peut de plus établir un lien causal entre le discours scientifique dominant et ce « reste » qui semble lui faire cortège, signifiant et signalant que la science devrait dépasser les limites qu’elle se donne. De sorte que la version scientifique des croyances paranormales, à savoir la parapsychologie, n’a pas le même statut de « reste » que la psychanalyse à l’égard de la science, car si cette dernière décomplète le savoir scientifique et réintroduit le sujet, la parapsychologie rêve de la compléter dans une totalisation du savoir où le sujet n’est qu’un instrument… un médium.

            Les rapports actuels entre paranormalité et psychopathologie sont peu présents dans les débats scientifiques. L’exercice courant de la psychopathologie confronte pourtant très fréquemment aux croyances paranormales et à certaines pratiques qui relèvent de ce champ. L’attrait du spiritisme et de la médiumnité chez les adolescents en est un aspect. D’une manière générale, les cliniciens tentent d’apprécier le caractère délirant ou non de telles croyances mais ne se prononcent guère sur leur légitimité, au nom d’un relativisme culturel certainement et, sans doute également, comme l’indique l’étude de Daniel Boy citée plus haut, parce qu’ils ne sont pas indemnes d’une adhésion à ces croyances en dépit de leur haut niveau de connaissances scientifiques et de leur intérêt pour la science. Cette position plutôt pragmatique des psychopathologues envers les croyances paranormales est le fruit d’une histoire dont l’épisode que nous allons relater fut une étape décisive. Son acteur principal, le physiologiste Charles Richet, futur prix Nobel (1913), représentait alors le modèle même du scientifique, s’occupant à la fois du corps (la physiologie) et de l’esprit (il fut l’un des premiers « psychologues »), doublé d’un romancier, essayiste, pacifiste, eugéniste et fervent des sciences dites psychiques. En 1905, date à laquelle débute l’épisode en question, il n’apparaissait pas (trop) incohérent qu’un savant puisse tenter de valider les hypothèses supranormales (prémonition, télépathie, matérialisations). La frontière entre les sciences psychiques et la physique d’une part, la psychologie d’autre part, n’était pas fermement établie, les dites sciences n’ayant pas le statut de fausses sciences que leur donne le consensus épistémologique actuel (Parot, 1994 ; Le Maléfan, 1995 ; Méheust, 1996). Or ce côtoiement entre la science officielle et l’une des ses marges n’est pas resté sans effets dans le champ de la psychopathologie, qui avait affaire, au même moment, à une vague de délires en lien avec le spiritisme (Le Maléfan, 1999). Une des difficultés des cliniciens dans l’abord de ces délires était de constater que certaines des idées qui les composaient (télépathie, intuition, perception de mouvements d’objets, fantômes) étaient étudiées et soutenues par des scientifiques de renom, dont Richet ou Pierre Curie. Où se situait donc la vérité et quels étaient les critères sûrs pour différencier délire et pensée normale ? Les remarques critiques de Leuret, publiées dès 1834, sur l’impossibilité de distinguer une idée folle d’une idée raisonnable en comparant celles trouvées à Charenton, à Bicêtre ou à la Salpêtrière avec celles ayant cours dans le monde, trouvaient là une actualité déroutante mais en même temps fructueuse pour une psychopathologie qui voulait tenir compte des différences culturelles au sein même de la société occidentale. Quoiqu’il en soit, un certain trouble brouillait alors le rapport à la science, pour l’opinion commune comme pour l’opinion éclairée, du fait que nombre de repères se voyaient remis en cause, le possible ne semblant pas avoir de limites. L’existence de forces ou de transmissions nouvelles, l’hypothèse d’une autre dimension de l’espace-temps donnaient au monde de nouveaux horizons et certains ne manquèrent pas de saisir cette ouverture du paradigme scientifique pour tenter de légitimer divers objets en attente d’une validation par la science officielle. Or, à travers des épisodes tel celui de la villa Carmen[2], un revirement s’opéra et une frontière, conservée jusqu’à aujourd’hui, quoique redevenant un peu plus poreuse, s’est érigée entre science légitime et illégitime, objets dignes d’étude ou non. Cette frontière passa en particulier entre la psychologie officielle et tout ce qui relevait des anciennes sciences psychiques rebaptisées, en France, par Richet en 1905, la métapsychique. Ce revirement prit deux décennies et les arguments tenus par certains psychopathologues et psychologues furent déterminants. L’épisode de la villa Carmen, qui se déroula en plusieurs temps, dont les péripéties et controverses furent relatées dans la presse et passionna le public, permit en particulier de faire pièce à une idée qui put passer pour un temps comme recevable puisque soutenue par un savant reconnu et quelques autres : la croyance aux fantômes. De sorte qu’on peut faire de cet épisode un élément de l’histoire de la psychopathologie et de la psychologie, et tout autant de notre culture occidentale, qui n’en a pas fini avec cette frontière entre normalité et paranormalité, soit avec l’une de ses marges[3].

 

 

Premier temps : les Noël et leurs fantômes

 

            L'histoire débute à Tarbes dans les années 1890. Le général Noël, en garnison dans cette ville depuis 1892, et sa femme Carmen ou Carmencita, anglaise du pays de Galles (!)[4], s'adonnent au spiritisme « pour se distraire un peu » et étudier les phénomènes que le colonel de Rochas, polytechnicien comme le général et pionnier des sciences psychiques, avait signalés. Les séances se passent en compagnie d'officiers et de dames de connaissance. Carmencita Noël, qui en est le guide, magnétise les participants, et l'un d'entre eux, en 1895, obtient, selon la formule consacrée, « de beaux phénomènes physiques » qui incitent la générale à en publier le récit dans Light, traduit ensuite dans les Annales des Sciences psychiques (La générale X…, 1896). Ce récit est anonyme car, précise la rédaction des Annales, les personnes en cause, par leur qualité d'officiers de l'armée active, pourraient en éprouver du désagrément. Etaient-elles donc ignorantes de cette publication française ? Mais cette précaution reviendra plus tard, signe que l'on n'exposait pas sans risque sa croyance spirite. Augustine, l'ex-femme de chambre de la générale, venait parfois participer aux séances. Elle avait été à son service pendant quatre ans, mais la générale avait préféré la renvoyer, sur les conseils de son médecin, lorsqu'elle avait découvert sa forte médiumnité qui nuisait à sa propre santé! La médiumnité chez les Noël devait pourtant garder cet aspect ancillaire. Ce sont deux spirites kardécistes convaincus, mais c'est surtout Carmencita Noël qui semble habitée par une foi inébranlable en la doctrine des Esprits. Après sa mort, en avril 1907, son mari ne souhaita plus entendre parler de spiritisme. Pendant de longues années il s'était plié aux exigences de sa femme, feignant de croire et la laissant orienter sa vie comme elle le souhaitait, par amour sans doute. Le général, chez les Noël, n'était pas celui qu'on connaissait!

            Les visites de Bien-Boâ – celui-là même que Richet photographiera –, esprit d'un ancien grand prêtre hindoustani, mort depuis quelque trois cent cinquante ans, et de sa sœur, Bergolia, datent du séjour des Noël à Tarbes[5]. Au début, raconte le général Noël, il se manifestait et communiquait par le guéridon, puis par l'écriture. Lorsqu'en octobre 1895, le général Noël, sur sa demande, fut réaffecté à Alger, les fantômes suivirent la famille dans sa villa, entre la rue Darwin et la rue Fontaine Bleue, face à la baie, villa qui fut appelée du prénom de son épouse. Là, Bien-Boâ se "matérialisa" selon le vocabulaire spirite, c'est-à-dire qu'il prit forme en dehors du médium utilisé pour les séances. L'Algérie était alors un haut lieu du spiritisme si l'on en croit un journaliste de La Revue qui écrit dans le n° de janvier 1906 qu' « après l'Amérique, c'est l'Algérie qui compte le plus de spirites ... » (Roney, 1906). Une relation passionnelle et même charnelle s’établit entre Carmencita et son fantôme, aux effets antidépresseurs évidents chez une femme qui se plaint perpétuellement de sa santé et semble souffrir le martyre. Il le lui faut ; elle ne peut se passer de lui ; lorsqu'il est présent, elle demande qu'il l'embrasse, plus que de raison, et elle s'assura même qu'il était mâle, pour faire taire les rumeurs de fraude, mais quand même! Cet aspect n'a pas échappé à Marthe Béraud, une des médiums de la villa Carmen, qui a d'ailleurs su en jouer. Elle déclarera quelques années plus tard, que la générale était une pauvre détraquée à qui il fallait absolument son fantôme. S'il ne venait pas, elle s'en prenait aux domestiques et entrait dans des états de colère effroyable. A la villa Carmen, on ne cherchait qu'une chose confiera-t-elle, s'amuser en donnant satisfaction aux manies maladives de la générale. Bien-Boâ était une véritable drogue et, lors de ses absences, la générale se morphinisait à haute dose, ce qui calmait des douleurs névralgiques[6]. Le général laissait faire, nullement dupe. Tout le monde prenait sa femme pour une vieille névrosée, accablée, à partir de 1904, par le deuil de son enfant unique, Maurice, mort au Congo en tentant d'établir une agence commerciale et des comptoirs sur les bords de la rivière Lara, en une région où n'avait encore pénétré aucun blanc. Marthe Béraud était fiancée à Maurice, et les deux familles vivaient tout près l'une de l'autre. C'est le père de Marthe, sous-officier, qui avait trouvé ce travail à Maurice Noël.

 

            Depuis 1902, Carmencita Noël envoie des comptes-rendus de séances à Gabriel Delanne, directeur de la Revue scientifique et morale du spiritisme, qui tente alors de construire un spiritisme scientifique. Leur publication, qui popularise dans le monde entier Bien-Boâ, fait surgir au bout de quelque temps des suspicions de fraude, d'illusion ou d'hallucination au sein même des lecteurs de la revue. Gabriel Delanne, convaincu d'être en présence de phénomènes véridiques d'une importance capitale pour le spiritisme, en fait part au général Noël. Ce dernier lui propose alors de se rendre à Alger pour constater lui-même la réalité des manifestations et s'assurer des bonnes conditions d'expérimentation.

            Arrivé en juillet 1905, pour sept semaines, Delanne entreprit des vérifications minutieuses de la salle des séances de matérialisations et prit des notes précises des séances auxquelles il assista, qui furent publiées dans sa revue dès octobre 1905. La marche des séances est d'ailleurs toujours la même : Carmen Noël magnétise un ou deux médiums, assis sur des chaises derrière un rideau à l'angle du cabinet à matérialisations ; les assistants, assis autour d'une table devant le rideau, font d'abord la prière, puis chantent en chœur en attendant – quelquefois jusqu'à 40 minutes – que le rideau bouge et s'entrouvre pour laisser voir une apparition matérialisée. La pièce est seulement éclairée par une lanterne rouge contenant une bougie. Tout ce protocole est orchestré par Carmen Noël qui recommande à chacun de garder sa place, de ne pas causer, de faire la chaîne et de chanter lorsqu'elle le demandera. Elle recommande aussi de ne pas toucher au fantôme s'il s'approche assez près, mais elle-même se fait embrasser par Bien-Boâ presque à chaque fois qu'il apparaît, ce qui lui permet un jour de se rendre compte qu'il transpire! Lorsqu'il se fait trop attendre, elle l'exhorte à sortir.

On comprend, avec cette description, que l'on ait pu penser à une mise en scène de théâtre d'acteurs ou de marionnettes, et que l'hypothèse d'un mannequin ou d'une marotte soit vite apparue. Delanne s'applique avec une certaine franchise à démonter ces critiques. Il se veut sceptique et vigilant ; il n'écarte à aucun moment la fraude consciente ou inconsciente des médiums, se référant sur ce dernier point aux travaux d'Ochorowicz avec Eusapia Palladino. Il n'écarte pas non plus que les uns et les autres, dont lui-même, puissent avoir halluciné Bien-Boâ. Finalement, il considérera comme décisive la photographie du fantôme et du médium en même temps. Pour lui, c'est la preuve indubitable que le médium n'a pas fraudé et que le fantôme n'est pas une hallucination ou une illusion des sens. La photo, ici, est la preuve logique de l'invisible, car elle est en relation analogique avec le pouvoir du médium qui, lui aussi, révèle l'invisible (Chiaruty, 1999). A cette photo viendra s'ajouter la caution de l'expérience de la baryte de Richet dont nous reparlerons plus loin. Pourtant, par « loyauté », il signale qu'il a surpris par deux fois le cocher arabe Areski en flagrant délit de fraude. Que faisait-il ? Une fois, il jouait à l'esprit frappeur contre la paroi du cabinet de toilettes de la générale pour l'impressionner ; une autre, il dissimulait une étoffe dans le cabinet aux matérialisations. Le général Noël, rapporte Delanne, tout en expliquant que c'était certainement en état de transe et sous l'obsession d'un mauvais esprit qu'il avait commis ces actes, ordonna à Areski de ne plus participer aux séances. Cette précaution sembla lui suffire et il ne remit pas en cause tout ce qu'il avait vu ni tout ce qu'il allait voir, notamment en compagnie de Charles Richet. Une loyauté encore plus grande l'attachait à la cause spirite.

 

 

Deuxième temps : la venue de Charles Richet

 

            Charles Richet rapporte dans ses mémoires[7] qu'il reçut chez lui en 1902 la visite d'un officier de marine ayant récemment assisté à Alger, chez le général Noël, à des faits pour le moins extraordinaires. Il lui aurait confié ses notes, dont la précision des croquis et des comptes rendus l'impressionna et le décida à aller voir lui-même ce qui se passait à Alger. Richet se rendit chez les Noël en 1903, mais il ne crut pas devoir en conclure quelque chose (1906, p. 1)[8]. Cet officier était certainement le commandant Demadrille, que cite Richet dans son Traité (1922, p. 650) en reproduisant des passages de son récit de séances à la villa Carmen en 1902. Ce récit fut seulement publié en 1906 par les Annales des Sciences psychiques (Mr Y. ), en pleine polémique et pour venir en aide à Richet, mais il le fut anonymement, pour ne pas faire tort à l'auteur étant donné sa «position officielle». Les Annales, dirigées par Xavier Dariex, médecin ophtalmologue à l'Hôpital des Quinze-Vingt à Paris, avaient déjà protégé de la sorte, on l'a vu, la qualité d'autres personnages ayant participé à des séances chez les Noël. Ces précautions montrent bien que l'affaire était compromettante, et que si l'on pouvait laisser penser que les fantômes existaient, ou qu'on était spirite, ce n'était pas sans risque. Richet en saura quelque chose puisque sa mésaventure d'Alger et sa prise de position officielle lui valurent un refus à l'Académie des Sciences[9].

            Dans son Traité, il rappelle que c'est le général Noël qui l'invita à venir en 1905. Les comptes rendus de Delanne indiquent qu'il est arrivé à Alger le 11 août et qu'il participe aux séances à partir du 13 — il n'en partira que le 3 septembre. Notons que Richet est alors président de la Society for Psychical Research. C'est donc aussi à ce titre qu'il se rend à Alger.

            Ce n'est pas la première fois que Richet se déplace ainsi pour observer des phénomènes médiumniques. Il se rend en Saxe, à Rome, en Suède et à Milan en 1892 (1933, p.153). A Milan où, appelé par le conseiller d'Etat de Russie, fervent spirite, Aksakof, il découvre une femme à la médiumnité physique extraordinaire, Eusapia Palladino, révélée depuis peu au monde scientifique par l'aliéniste et criminologue Cesare Lombroso. Elle est en passe de devenir "la" médium la plus remarquable, celle qui attire les savants et sème le trouble autant que le doute. Il avouera que c'est grâce à elle qu'il s'est tant intéressé aux phénomènes physiques de la médiumnité, qu'il n'a eu de cesse de confirmer durant le reste de sa vie. Par la suite, il l'étudiera encore plusieurs fois. Or durant toute l'affaire de la villa Carmen, de 1905 à 1908, Eusapia Palladino est à Paris où elle est étudiée par le Groupe d'études des Phénomènes psychiques de l'Institut général psychologique. Les expérimentateurs ne manquent pas de renom : d'Arsonval, de Gramont, les Curie, Bergson, Ballet, Courtier, qui rédigera le volumineux rapport publié en 1909. Les conclusions sont favorables mais émises avec beaucoup de précautions, et les tentatives de fraude sont signalées. Evidemment, des réactions sceptiques sont apparues. Celle de Gustave Le Bon, datée de 1910, est certainement la plus intéressante car elle est plus complexe qu'il n'y paraît et de la sorte sert de paradigme à une position critique qui ne peut se réduire à une réaction rationaliste. Pour lui, le phénomène Palladino est grave parce qu'il entraîne les savants dans des croyances de type magique ; leur jugement est faussé et ils sont incapables de les critiquer. Bref, ils font preuve de crédulité. C'est ce qu'avait déjà démontré, rappelle-t-il, l'affaire des rayons N, et bien d'autres, comme celle de la villa Carmen où Richet a prétendu voir sortir un guerrier casqué du corps d'une jeune fille! La suggestion et le désir de croire sont les raisons principales de ces débordements, et si personne n'en est à l'abri, le savant comme l'illettré, il faut se résoudre à penser que c'est une dimension inhérente à l'esprit humain. Voilà au moins une vérité, un connaissable dont peut se saisir la science psychologique pour en établir les lois et ouvrir un nouveau chapitre. Le reste relève le plus souvent de la supercherie et des erreurs d'interprétation. Mais, pour autant, la possibilité qu'il existe chez le médium une force particulière capable d'attirer les objets, comme l'aimant attire le fer, ne doit pas choquer la raison, précise Le Bon. Il n'y a en effet aucune raison pour a priori éliminer cette hypothèse, accréditée par Pierre Curie lui-même. Le domaine des forces est sans doute plus grand que celui que l'on connaît. Tout est affaire de démonstration. Or, remarque Le Bon, les expériences avec Eusapia Palladino ont montré que la méthode expérimentale n'a pas pu être appliquée, loin s'en faut.

            On verra que ce paradigme interprétatif sera repris pour l'épisode de la villa Carmen mais cependant avec moins de nuances.

 

Retour à la villa Carmen

            Richet est donc à la villa Carmen. Avec Delanne, il inspecte les lieux et veut prendre toutes les précautions pour contrer la fraude ; il a apporté un appareil photographique et compte bien l'utiliser pour photographier simultanément le médium et l'apparition. Les médiums sont Aïscha, une « négresse » que la générale Noël a pris à son service pour ses dons médiumniques, et Marthe Béraud, qui vient accompagnée de ses deux jeunes soeurs. C'est Bien-Boâ qui se montre presque à chaque fois, sans rien dire ; la générale, comme à l'accoutumée, demande à être embrassée. Lors de la séance du 26 août, Richet étend soudain la main par-dessus la table devant laquelle il est assis en direction de Bien-Boâ ; celui-ci la saisit et la serre avec force. Enhardi et sans doute emballé par ce qui vient de se produire, Richet demande à constater les battement du coeur de l'apparition. Mme la générale formule la demande à Bien-Boâ, retourné entre-temps derrière les rideaux, qui accepte. Richet passe une main et sent une poitrine, qui n'est pas celle d'une femme dit-il, mais n'a pas assez de temps pour sentir les battements cardiaques. Mais pourquoi s'arrêter là ? Richet est si près de son experimentum crusis! Il demande donc si le fantôme pourrait laisser fondre sa main dans la sienne. Fébrilement sans doute, il passe de nouveau la main entre les rideaux et saisi une main qui se présente ; pendant plus d'une minute, il reste ainsi avec la main du fantôme dans la sienne. Mais elle ne fond pas! Bientôt elle montre des signes d'impatience et cherche à se dégager. Pourquoi Richet n'a-t-il pas alors tiré vers lui le supposé fantôme s'indigneront certains !? Il aurait enfin su de quoi il était fait. Attitude indigne et de surcroît suspecte pour un expérimentateur de son renom. Mais non, Richet ne tira pas à lui le fantôme ; il le laissa partir. Le voile — ici le rideau — devait sans doute être maintenu et l'espoir de savoir avec lui.

Cependant il lui restait encore d'autres solutions pour authentifier : photographier et faire souffler dans la baryte. Le 29 août, muni d'un nouvel appareil performant, stéréoscopique, qui projette, au moyen d'une poire, la poudre de magnésium dans une flamme d'alcool, il prend plusieurs clichés avec l'aide complaisante du fantôme, qui attend patiemment que Richet soit allé chercher de l'alcool resté dehors. Le vendredi 1er septembre, plus de photographies du fantôme car de bons clichés ont été obtenus. Bien-Boâ se promène donc tranquillement dans la pièce où tout le monde peut le contempler à la lumière rouge de la lanterne. Il ne parle toujours pas, ne demande rien, se montre seulement. Arrivé près de Charles Richet, il promène sa main sur sa tête. Un peu plus tard, le fantôme en face de lui, Richet pose sur la table un ballon en verre rempli d'eau de baryte muni d'un tube. Il fait demander à Bien-Boâ de souffler dans le ballon ; le fantôme s'exécute, et le liquide se trouble, se transformant en un nuage blanc. Tout le monde applaudit ; Bien-Boâ salue alors comme un acteur et rentre dans le cabinet. Quelques instants après, il ressort pour demander à parler à Richet. Que se sont-ils dit ? Gabriel Delanne, auquel sont empruntés les détails des séances qu'on vient de lire, ne le sait pas ; on le saura plus tard, par enquête, car Richet ne dévoilera pas tout. Delanne est tout à sa joie de proclamer que cette expérience de la baryte est capitale pour le spiritisme : les fantômes auraient la même constitution que les êtres humains. Ils sont bien une réincarnation momentanée.

            Mais qu'en pense au juste Richet ? Les articles de Delanne paraissent entre septembre 1905 et janvier 1906, et celui dans lequel il mentionne l'arrivée et la participation de Richet date de décembre 1905 ; pour l'expérience de la baryte, de janvier 1906. On comprend donc que les déclarations de Richet authentifiant ce qu'il a vu à la villa Carmen aient suscité une grande émotion lorsqu'elles parurent en novembre 1905 dans les Annales des Sciences Psychiques. Mais en fait cette révélation a eu lieu dès octobre 1905, sans toutefois qu'il mentionne explicitement la villa Carmen. Dans un article du Figaro du 9 octobre 1905 au titre ambigu, "Par delà la science", il annonçait en effet que sa croyance aux fantômes était fondée : « Au risque d'être regardé par mes contemporains comme un insensé écrivait-il –, je crois qu'il y a des fantômes ». C'est, selon lui, le chapitre le plus émouvant de tout le domaine occulte. Il en a observé lui-même dans des « conditions irréprochables », et d'autres, comme Crookes, Zollner, Wallace, Gibier ont également constaté leur existence. Mais il reste que la preuve, que pourrait donner une photographie « probante et authentique », n'a pas encore été fournie. En attendant, il existe des faits, indubitables, qui laissent penser que certaines personnes, les médiums, « dans d'inconnues conditions de clairvoyance », sont en relation avec les consciences d'êtres disparus. Mais il faut se garder d'y voir l'intervention des esprits spirites ; l'explication est plus complexe, à venir, et sûrement naturelle. Hardi et courageux sera celui qui se lancera dans son étude avertit Richet, comme à lui-même. La frontière est mince en effet entre un au-delà et un par-delà de la science, jusqu'à les confondre.

            La publication de l'article dans les Annales des Sciences Psychiques, un mois plus tard, était accompagnée des photos prises par ses soins à Alger. La preuve, cette fois, était faite. On connaît la phrase introductive qui apparaît bien vite comme une fausse précaution discursive : « Ce n'est pas sans grande hésitation que je me suis décidé à publier ces expériences ; [...] elles sont assez étranges pour provoquer l'incrédulité. » (1905, p. 649) A le lire, il est évident que sa conviction est faite. Richet affirme qu'il a tout vérifié, que personne n'a pu entrer dans la salle aux expériences sans qu'il le sache, qu'il n'y avait pas de mannequin, de marionnette, de poupée ou d'image reflétée dans un miroir, qu'il n'a pas halluciné. Rien de tout cela car ce qu'il a vu avait les attributs de la vie. Le médium se serait-il maquillé ? Richet repousse cette supposition par l'argument de l'honorabilité de Marthe Béraud, fiancée des Noël, qui n'a aucune raison de les tromper. Et malgré quelques objections qu'il professe, et quelques réticences que consent (encore) à formuler le physiologiste devant un fait «aussi extraordinaire et invraisemblable» que celui de la matérialisation, il termine son article en avouant sa certitude qu'il a bien assisté à une matérialisation, que le corps du médium s'est vidé pour remplir un être émanant de lui. Certes, il ne l'interprète pas comme les spirites, mais il est convaincu qu'il y a là de quoi révolutionner toute la physiologie et toute la philosophie. Richet reste donc jusqu'au bout un élève de Claude Bernard, tout en voulant aller plus loin...au risque de semer le doute.

            La nouvelle – et les photos – fut reprise aussitôt dans la presse, avec un brin d'amusement mais aussi une stupéfaction car il s'agissait tout de même du "savant" Richet. Il ne fallut pas longtemps pour que quelques sceptiques fassent retomber l'enthousiasme ou du moins le limitent.

 

 

Troisième temps : dans la controverse

 

            Elle a débuté en fait avec l'article du Figaro qui donnait suffisamment d'arguments pour appeler une réponse. Elle vint du Dr Paul Valentin, et sa qualité de médecin spécialiste des névroses, qu'il revendique fortement, est ici d'une grande importance (1905a). Elle indique que la contre-offensive a rapidement mobilisé une psychopathologie se proclamant au service de l'hygiène mentale et sociale, plutôt matérialiste et organiciste, à un moment d'ailleurs où la psychiatrie dénonçait les ravages du spiritisme[10]. Mais elle indique aussi qu'une branche spécifique de la médecine mentale se sentait investie d'une sorte de mission qui correspondait exactement à son savoir, et qui demandait à être reconnue. L'épisode de la villa Carmen lui en donna l'occasion.

            Face aux allégations de Richet dans le quotidien national, Valentin considère être devant un dilemme où pointe encore une hésitation : soit la métapsychique objective est une branche de la physique ; soit il s'agit d'hallucinations, d'illusions subconscientes, auquel cas ce sont des troubles psychonévrotiques qu'il faut traiter médicalement, et c'est le rôle d'un clinicien comme lui... et non d'un physiologiste comme Richet. Dénoncer partout où c'est nécessaire les erreurs produites par la dégénérescence et le nervosisme, en un mot l'hystérisme contemporain, voilà le combat de tout clinicien digne de ce nom. La Vie Normale, dont Valentin est le directeur[11], est au reste l'organe d'une énigmatique Ecole du Bonheur, fer de lance de cette lutte salutaire. Son action et le discours de Valentin se situent donc dans la nébuleuse du démembrement de l'hystérie initié par Babinski dès 1901, reposant sur l'idée que l'hystérie est une sorte de perversion morale dont le terme de pithiatisme n'est qu'un euphémisme. Or ce point de vue se rattache fortement aux conceptions de l'hystérie alors développées par Dupré dont nous reparlerons plus loin.

            Après la publication de l'article des Annales, Valentin réagit immédiatement. Ici point de dilemme mais une attaque frontale et caustique. En Charles Richet se joue un drame psychologique poignant souligne-t-il, le physiologiste se débattant éperdument contre un mystique qui le gêne ; et sa crédulité l'a livré sans défense à un groupe spirite entraîné! Or, assène-t-il, si Richet avait été un tant soit peu clinicien, il aurait su déjouer ces pièges (1905b). Il aurait résisté à la contagion spirite, provocatrice d'hystérie et de folie. Mais Richet ne s'est pas conduit en clinicien, déplore-t-il ; il aurait dû examiner cliniquement Marthe Béraud qui, comme tous les médiums, est une névrosée. Car c'est elle la vraie coupable, coupable d'une mystification servie par sa névrose. Qu'est d'autre Bien-Boâ qu'un mannequin manipulé par Marthe ou l'un des ses complices ? ! Les photos sont évidentes, affirme Valentin[12]. Richet a raté l'occasion d'une prophylaxie scientifique des psychonévroses. Il aurait dû aider Marthe Béraud à se soigner plutôt que de la considérer comme un médium étonnant.

            Dans le numéro suivant de La Vie Normale (1905c), Paul Valentin signale qu'il a reçu beaucoup de lettres de protestations, dont une de Gabriel Delanne qu'il publie. Il s'y attendait ironise-t-il. Richet lui a aussi répondu, mais par presse interposée : dans un article du Matin, ce dernier range Valentin parmi les incrédules qui doutent de l'existence objective des fantômes. Mais Valentin n'en a que faire, il est en croisade, avec d'autres, psychopathologistes comme lui[13], qui chaque jour donnent leurs soins aux victimes des tables tournantes. Il faut abattre la contagion spirite qui envoie de plus en plus de soi-disant médiums dans les asiles et abuse n'importe qui. Bref, il faut faire œuvre de prophylaxie. Or la psychologie positive, dont il est un des représentants, lutte contre les fantaisies spectrales de l'hystérie partout où elle se manifeste. Et, aujourd'hui, la médecine nerveuse est suffisamment armée pour la débusquer derrière les spirites et médiums qui intoxiquent le public, car il est bien établi, depuis Charcot, qu'il existe une étroite parenté entre médiumnité et hystérie. Et comme l'hystérique, le médium cache potentiellement un mystificateur éventuel. Le seul capable d'étudier la mentalité des médiums est par conséquent le spécialiste des psychonévroses ; sans cet examen, tout médium demeure un « suspect », comme tout ce qu'il prétend produire! Si Valentin cite Myers et Flournoy pour en convaincre, il semble leur préférer Janet et son analyse de la médiumnité centrée sur le concept de désagrégation. Mais c'est au physiologiste Grasset qu'il se réfère principalement qui, comme lui, dénonce depuis longtemps la morbidité spirite et le statut d'irresponsables juridiques des médiums et réclame l'intervention des spécialistes des psychonévroses dans toute affaire de médiumnité.

 

            Valentin ne fut pas le seul, dans le milieu des aliénistes et des neurologues, à réagir aux affirmations de Richet. C'est d'ailleurs avec une certaine satisfaction qu'il fait part de l'article, qu'il a lui-même traduit du portugais pour sa revue, écrit par le Pr Miguel Bombarda, directeur de l'asile d'aliénés de Rilhafoles de Lisbonne. Dans cet article, Richet est violemment critiqué pour s'être laissé berner par les astuces des médiums et avoir ainsi gravement compromis la science (Bombarda, 1906). Bombarda écrit être entièrement d'accord avec l'hypothèse du mannequin, et considère par ailleurs que le mot métapsychique est vide de sens.

            Bombarda, connu pour ses convictions matérialistes et anticléricales, a manifestement profité de l'épisode de la villa Carmen pour s'insurger contre ces perversions de l'esprit dues au spiritisme. Valentin signale que cet aliéniste de renom est le secrétaire général du prochain Congrès international des Sciences médicales, qui doit avoir lieu « après les fêtes de Pâques » à Lisbonne. Cette indication pourrait paraître superflue. Seulement, dans le numéro du 5 avril 1906 de La Vie Normale, revenant à la charge contre Richet, il informe qu'il a trouvé un « allié imprévu » en le Dr Rouby d'Alger. C'est que là-bas aussi la polémique a battu son plein. Or Rouby, écrit Valentin, parlera tout spécialement, dit-on, des apparitions de la villa Carmen au Congrès de Lisbonne, dans sa section de neurologie et de psychiatrie. Lui même s'y rendra, précise-t-il ; il s'est fait inscrire pour une intervention sur le spiritisme expérimental. Mais ce qu'il attend de ce Congrès, c'est qu'il fasse office d'arbitrage dans la question Richet, et il souhaite expressément que ce dernier vienne s'expliquer et réponde à ses contradicteurs. Il y fut en effet jugé par ses propres pairs, sans être présent, mais d'une autre façon que celle à laquelle pensait sans doute Valentin.

            Cette mise en demeure à l'égard de Richet, et la ligne dogmatique qu'elle reflétait, ont fait l'objet d'une critique de la part de Théodore Flournoy (1906). Elle montre amplement au demeurant que les psychologues étaient partagés sur la question et qu'il n'y avait pas de fermeture au supranormal, même physique, plutôt un attentisme. Mais il est clair que la probité scientifique de Richet, par ailleurs, jouait en faveur de cette position. C'est l'argument qu'utilise ici Flournoy ; il suppose une unité chez Richet entre le savant et le métapsychiste, que vient consolider la référence à la méthode expérimentale. Mais nous avons déjà vu que certains suggéraient une division possible entre les deux. Entre la division et le partage puis le rejet, la frontière allait s'amincissant.

            Sceptique sur les fantômes en général et sur celui de la villa Carmen en particulier, Flournoy demande que l'on ne fasse pas un procès de tendance au nom d'une nouvelle Inquisition positiviste. Non, la science n'a pas été compromise dans cette affaire, et l'étude des « régions-frontières » est légitime, tout comme sont logiquement concevables les phénomènes de matérialisation. Mais il faudrait les ramener sur un terrain plus neutre, plus calme, loin des éléments passionnels.

            Ce ne fut pas, loin s'en faut, ce qui se passa à Lisbonne.

 

 

Quatrième temps :l'enquête du Dr Rouby

 

            Les événements se déroulant à la villa Carmen n'ont évidemment pas laissé indifférents les algérois. Tout le monde savait que des fantômes venaient régulièrement se montrer chez les Noël et l'on connaissait les dons de magnétiseuse de la générale qui avaient déjà conduit une de ses employées à l'hôpital Mustapha dans le service des maladies mentales... Mais on s'en amusait plutôt. Du reste, plusieurs personnalités du monde d'Alger étaient régulièrement invitées aux séances.

            Les choses auraient pu en rester là sans la venue de Richet et ses retentissantes affirmations. Sans, aussi, l'effet d'autorité attaché à sa personnalité. Nous l'avons vu avec Flournoy ; il est également perceptible dans les propos de Janet et Ribot, comme de Vaschide[14]. C'est d'ailleurs après les déclarations des deux premiers que le Dr Rouby, un aliéniste d'Alger[15], décida d'intervenir pour mener sa propre enquête et départager le vrai du faux dans toute cette affaire. Pour lui, la coupe était pleine et il estima que c'était de son devoir de rétablir la vérité. Cette enquête donna lieu à une conférence à Alger, à quelques articles et, surtout, à son rapport au Congrès de Lisbonne.

            Mais avant de voir quelle en fut la teneur, il n'est pas inintéressant de se pencher sur les déclarations de Pierre Janet et Théodule Ribot.

            Elles sont publiées dans La Petite République, dans son numéro du 7 janvier 1906. Paul Dramas, au nom de son journal, souhaite l'avis des deux psychologues, non sur la réalité des faits, qu'il juge tout de même troublants, mais sur la valeur des affirmations de Richet, étant donné qu'en ce domaine on a trop souvent assisté à des supercheries. Leurs commentaires révèlent qu'ils n'ont pas tout à fait la même opinion. Pierre Janet, qui est alors professeur de Psychologie expérimentale au Collège de France, énonce d'abord qu'il est regrettable que la presse se soit emparée de cette affaire, et que tous ces articles doivent certainement fausser l'opinion du public. Il faudrait en parler autrement pense-t-il, pour ne pas lui donner une apparence de scandale. Sur le phénomène de la matérialisation, il n'a pas d'opinion tranchée, mais il déclare fermement qu'il ne veut pas lire une seule ligne de ce que Richet a pu écrire là-dessus. Si tout est possible, lui, Janet, ne perdra pas son temps, et celui de la science, pour en vérifier l'exactitude. Cela en vaut-il la peine d'ailleurs lâche-t-il ?

            Janet souhaite donc manifestement mettre cette histoire à l'écart, sans toutefois condamner. Il prend ses distances avec Richet, comme il avait pu le faire antérieurement au sujet de la suggestion à distance et la télépathie. N'avait-il pas, lui aussi, affirmé la réalité du phénomène, pour le désavouer ensuite, contrairement à Richet ? Les sciences psychiques, puis la métapsychique, seront toujours un point de rupture entre les deux hommes. Mais le moment n'est pas encore venu de l'officialiser. Janet ne peut que fortement le suggérer. Aussi a-t-il le soin d'ajouter que l'affaire d'Alger ne vaut que par le nom de Mr Richet dont on ne saurait trop affirmer la loyauté personnelle et la valeur comme physiologiste...

            Ribot, quant à lui, précise d'abord qu'il a assisté chez Charles Richet à des séances où des phénomènes de cet ordre ont eu lieu et l'ont étonné. Il n'y a rien d'impossible, estime-t-il, au fait que le « fantôme » soit formé par la matière même du médium. Ce phénomène, qui devrait être dûment prouvé par la balance, ouvrirait alors à la découverte de nouvelles lois sur la matière. Mais il faut un grand courage à le faire reconnaît-il. Richet serait d'ailleurs depuis longtemps à l'Académie des Sciences s'il ne s'était pas adonné à ces recherches (cf. note 20). Dans l'attente de nouvelles preuves, jugeant certainement celles fournies par la photographie et la baryte insuffisantes, Ribot déclare qu'on ne peut a priori, étant donnée la probité scientifique de Richet, douter de son affirmation de la réalité des fantômes.

 

            Suite aux déclarations des éminents psychologues qu'étaient alors Janet et Ribot, qui ne venaient pas démentir Richet, le Dr Hippolyte Rouby, effaré sans doute par la tournure que prenaient les choses et cette sorte de dérive de la science qui faisait prendre des vessies pour des lanternes (sic), va réagir devant ce qu'il considère une affaire de première importance. L'enjeu pour Rouby est clair : Richet est aveuglé par « sa croyance » et tout ce qui s'est passé à la villa Carmen n'est qu'un « échafaudage maladif » qu'il faut détruire pour assainir l'opinion. Tel un détective, il chercha à établir le rôle frauduleux joué par Marthe Béraud dans la villa Carmen en interrogeant les protagonistes de l'affaire, jusqu'aux Noël. Au total il produira douze preuves, dont les aveux de supercherie des médiums et de Marthe Béraud en particulier. Par l'analyse des documents produits dans la revue de Delanne et le recoupement des témoignages des uns et des autres, il établit que toutes les précautions n'ont pas été prises pour éviter la supercherie et que la totalité des phénomènes produits, dont le fameux Bien-Boâ, l'ont été par tours de passe-passe, notamment à l'aide de mannequins. La villa Carmen était une petite usine en fumisterie pour satisfaire la générale, écrira-t-il. La caution de Richet a introduit une gravité à ce qui aurait pu n'être qu'un amusement.

 

            A l'issue de cette enquête, sa conviction faite, en défaveur de Richet comme on l'imagine, il écrit à ce dernier, par correction précise-t-il, pour lui demander de se rétracter. Richet l'aurait pris de haut et envoie une réponse sans doute cinglante[16]. Sa réaction peut toutefois se mesurer aux épithètes dont il qualifiera Rouby lorsqu'il évoquera la villa Carmen : « famélique », « énigmatique ». Piqué au vif, et peut-être déçu par l'attitude du grand professeur et savant pour lequel il subsistait une vénération, Rouby décida de rendre publics ses documents et analyses, sans regretter qu'ils fassent voir Richet sous un nouveau jour. D'une certaine façon, il voulait en finir avec l'unité, si ce n'est la probité de Richet ; il y a bien deux Richet, et le savant ne peut éternellement "rattraper" l'espérant.

            Il organise d'abord une conférence à l'Université populaire d'Alger, le 3 mars 1906, où il exhibe le cocher des Noël, Areski, qui reproduit devant l'assemblée un Bien-Boâ de théâtre, comme il le faisait lorsqu'il était à la villa Carmen. La presse s'en fait largement l'écho ; Richet ne daigne pas répondre immédiatement et César de Vesme s'en charge (Vesme, 1906). Mais dans le n° de mars des Annales des sciences psychiques, Richet réfute point par point la démonstration de Rouby (Richet, 1906, p. 129-136). Puis ce fut la communication au Congrès de médecine de Lisbonne titrée "Bien-Boâ et Charles Richet" (Rouby, 1906)[17]. Avait-il été invité par Bombarda ? S'était-il proposé ? Les documents ne le disent pas. Rouby souhaite démontrer devant ses collègues médecins et, pour beaucoup, spécialistes de l'hystérie, que les faits donnés par le professeur Richet comme des vérités ne sont que des fourberies. Si Charles Richet voulait asseoir une théorie matérialiste des fantômes, il fallait qu'il s'y prenne autrement! Le style ne manque pas d'un certain mordant et traite Richet sans égards. La burlesque fourberie à laquelle il a participé, par sa crédulité, et dont il n'a pas été seulement la victime, laisse entendre Rouby, est sévèrement condamnée, et les prétentions d'un spiritisme expérimental avec elle. Et pour couronner le tout, Rouby taxe Richet de menteur et de dissimulateur.

S'appuyant sur les dires des Noël et sur une lettre de la générale publiée dans une revue spirite italienne (Carreras, 1905), Rouby donne en effet des éclaircissements sur le fameux dialogue entre Bien-Boâ et Richet lors de la séance du 1er septembre. Que se seraient-ils dit ? Exactement ceci selon la générale : « Tu ne partiras pas, tu resteras sept jours et tu verras celle que tu désires. » Richet, on le sait, attendit. Le lendemain, il aurait vu la matérialisation d'une jeune fille de 20 ans se dénommant Phygia, double réincarné d'une princesse égyptienne, prêtresse du temple d'Héliopolis qui, toujours selon les propos de la générale rapportés par Rouby, était le double astral de Richet il y a trois mille ans. Richet lui aurait baisé la main et coupé une mèche de ses cheveux blonds qu'il aurait précieusement gardée. Il l'aurait aussi invitée à dîner au Palace-Hôtel, en compagnie de Marthe Béraud... et elle aimait montrer son beau pied nu. D'après les Noël, Richet cherchait depuis longtemps ce moule soeur ; il l'espérait ; il le trouva à Alger. Or, s'insurge Rouby, Richet n'a rien dit dans ses déclarations de cette rencontre, de ce « conte fantastique et saugrenu ». Il ne l'a pas démenti non plus! De le raconter aujourd'hui, « devant une telle assemblée », Rouby s'en dit étonné, ahuri.

            La révélation, on s'en doute, fit son effet, et dans ses conclusions Rouby pouvait dénoncer « l'hideuse fraude » et la faillibilité des plus réputés. Des expériences de la villa Carmen, il ne restait donc plus rien. De la crédibilité de Richet en matière de matérialisation non plus. Le coup de grâce vint alors de la discussion qui suivit l'exposé de Rouby. Parmi les discutants figurait Ernest Dupré, alors en passe de devenir la référence majeure de la psychiatrie française. Il prit la parole pour analyser la mystification et l'interpsychologie morbide qui eurent cours dans cette affaire. Or, précisa Dupré, dans toute mystification de cet ordre, il faut le concours de deux éléments pathologiques, d’une part le mythomane qui, soit par vanité soit par malignité prend plaisir à mystifier l'entourage – on aura reconnu une description du médium et de Marthe Béraud en particulier – ; de l'autre, un sujet épris du merveilleux, crédule, un thaumatomane, une victime de la mystification. Ils forment un couple morbide et donnent un exemple intéressant de psychopathologie collective. Autrement dit, si Richet est un thaumatonome, victime, il n'en est pas moins affecté de traits psychopathologiques. Dupré tiendra exactement les mêmes propos au congrès international de psychologie d'Amsterdam en 1912 au sujet du rapport entre l'hypnotiseur et l'hypnotisé.

 

            La réfutation, la délégitimation, la disqualification passèrent donc par une psychiatrisation, une psychopathologisation de l'événement allant de paire avec une appréciation morale de l'hystérie et ses abords. C'est un élément fondamental dans le processus de rejet qui s'esquisse et qui trouvera son point d'aboutissement quelques décennies plus tard. Il est perceptible jusqu'à aujourd'hui. Une précision supplémentaire doit être ajoutée pour comprendre ce tournant. 1905 est l'année de la création par Ernest Dupré du terme de mythomanie pour désigner la tendance anormale et constitutionnelle, plus ou moins volontaire et consciente, à l'altération de la vérité, au mensonge, à la fabulation, à la crédulité (Dupré, 1905). Si ce terme s'applique avant tout aux hystériques, la visée de Dupré est plus générale et englobe toutes les erreurs d'imagination, qui peuvent aller jusqu'au délire. Le problème est cependant de savoir quel critère permet de séparer une imagination créatrice d'une aliénation mentale ? L'aune de rationalisme fut souvent la mesure pour juger une telle distinction. Ainsi, si Dupré s'est inspiré pour créer son concept du terme mythopoïétique utilisé par Myers ou Flournoy pour qualifier une des dimensions de l'inconscient subliminal ou médiumnique, il a surtout servi à associer croyance non rationnelle et psychopathologie. Les crédules métapsychistes n'y échappèrent pas.

 

 

Cinquième temps : l'enquête de Paul Heuzé et la publication du Traité de métapsychique

 

            Dans les années qui suivirent, la polémique s’estompa, mais elle ne disparut pas pour autant. La métapsychique de son côté continua à chercher des preuves. Deux manières de voir les choses coexistaient, partageant semble-t-il également partisans et adversaires. Les uns revendiquaient avoir démontré, les autres estimaient que la preuve scientifique des faits métapsychiques, et en particulier des faits de matérialisation, était encore à faire. Mais, pour les uns et les autres, l'existence de ces faits était possible et compatible avec le paradigme scientifique ambiant (cf. Grasset, 1911). On aurait en effet du mal à trouver pour cette période quelque écrit qui a priori nierait la métapsychique subjective ou objective.

            En 1913 Richet obtint le prix Nobel, et comme le lui écrivit Gustave Le Bon (cf. note 8), le détestable souvenir de la villa Carmen devait en être effacé. Mais l'hécatombe de la Grande Guerre va relancer dans toute l'Europe une vague de spiritisme, et les médiums feront bientôt de nouveau la une, relançant une possible vérification expérimentale de leurs pouvoirs. Aux alentours des années vingt, la métapsychique est en plein essor. Un Institut Métapsychique International (I.M.I.) est créé en 1919, grâce au financement du riche négociant Jean Meyer, par ailleurs spirite et fondateur la même année de l’Union Spirite Française, afin d’aborder les faits métapsychiques par des méthodes expérimentales et en dehors de tout système philosophique ou moral. Il est reconnu d’utilité publique à sa création, notamment pour sa vocation d’hygiène mentale proclamée dans ses statuts. L’année 1921 et les suivantes se révélèrent fort riches en la matière. Hormis la publication du Traité de métapsychique (1922) de Richet, l’I.M.I. est le cadre de grandes séries d’expériences avec plusieurs médiums surtout polonais. La première se déroule entre 1922 et 1923 avec le téléplaste Jean Guzik, dirigée par Gustave Geley et censée attester la réalité des phénomènes de matérialisation d’ectoplasmes. En 1923, une nouvelle série poursuivant le même but est menée avec le téléplaste Franek Klouski, par Geley et Richet assistés de Tocquet, expert en illusionnisme. Des moulages d’ectoplasmes seront produits à cette occasion, un de pied, sept de mains et un de bas de visage. En 1925, une série d’expériences de lecture à travers des parois opaques est réalisée avec le métagnome allemand Ludwig Kahn. D’autres séries d’expériences eurent encore lieu en 1925 sur le même sujet, et les années suivantes. Jusqu’à la fin des années trente la métapsychique prospéra ainsi. Ses expériences et preuves trouvaient bien évidemment un écho dans la presse et passionnaient le grand public. Mais les désillusions ne tardèrent pas à venir. Elles vinrent en grande partie du problème financier. Toutes ces expériences coûtaient en fait fort cher et les finances reposaient exclusivement sur la générosité peut-être pas dénuée d’intérêt de Jean Meyer. Sa mort en 1931, le procès intenté par sa famille à l’I.M.I. pour récupérer une partie du legs qu’il avait souhaité faire, ajouté à la disparition de Charles Richet en 1935, précipita une chute qui, en fait, avait commencé dès 1922 pour des raisons autres que financières. Des raisons de discrédit qui portaient sur la métapsychique elle-même.

            C'est ici que se trouve le dernier temps de l'épisode de la villa Carmen. D’août 1921 à septembre 1922, le journaliste du grand quotidien l’Opinion, Paul Heuzé, enquêta sur le thème “ Les morts vivent-ils ? ” Les questions de spiritisme et de sciences psychiques couraient dans les conversations, dans les livres, dans les romans même. Partout l’on parlait de télépsychie, de matérialisation remarque Heuzé (1921, p. 5). Mandaté par son journal, et pour répondre à une attente supposée de son lectorat, il interrogea les personnalités qualifiées du moment sur ces thèmes. Richet, Delanne, Flammarion, Geley, mais aussi Conan Doyle, Maurice Maeterlinck, le Professeur Branly et Marie Curie répondirent à sa demande et l’Opinion publia leurs réponses. Mais, poussé par les réactions et désireux de savoir vraiment s'il est possible d'authentifier dans de bonnes conditions les phénomènes métapsychiques, Heuzé réussit à organiser des expériences à la Sorbonne, dans le Laboratoire de Psychologie physiologique de Henri Piéron, sur le modèle de celles effectuées à l’I.M.I, sur des médiums à ectoplasme, selon la nouvelle dénomination de Richet pour matérialisation— Eva Carrière en 1922 et Jean Guzik en 1923. Les répercussions en furent catastrophiques pour la recherche métapsychique car bien des soupçons se virent à cette occasion définitivement confirmés.

            La commission de scientifiques chargés d’examiner le médium Eva Carrière était composée par Louis Lapicque, Georges Dumas, Henri Piéron et le Dr Laugier. Les résultats qu’elle fournit furent totalement négatifs et Eva Carrière accusée de fraude. Heuzé fut d'ailleurs surnommé par l'un de ses contemporains : l'Homme-qui-n'a-pas-vu-d'ectoplasme. Mais qui était Eva ? Dans l'ouvrage qu'Heuzé consacrera à ces expériences[18], il révèle qu'elle n’était autre que la « très discutée » Marthe Béraud, la médium de la Villa Carmen d’Alger, que tout le monde savait avoir trompé Richet précise-t-il. Heuzé l’a pourtant choisie parce qu'elle était alors le médium français le plus surprenant. Sous le pseudonyme d'Eva Carrière, ou Eva C.– après avoir emprunté celui de Rose Dupont –, Marthe Béraud, sous la protection de la spirite Mme Bisson dont elle devint le médium dès 1906, produisit des phénomènes de matérialisation. Elle travailla également avec le neuropathologue allemand Schrenck-Notzing. Elle aurait aussi — ce qui ne manque pas de surprendre —, en septembre, octobre et novembre 1906, participé sous la direction de Richet, chez une certaine Mme de S..., à des expériences de matérialisation ou « d'embryogenèse ectoplasmique » (Richet, 1922, p. 656). Or Heuzé relève dans ce fameux Traité de métapsychique de Richet, qui vient de paraître juste avant son propre livre, le passage où l'illustre physiologiste relate, presque vingt ans après, sa rencontre avec l'égyptienne Phygia à la villa Carmen. Heuzé se dit étonné par l'extravagance de cette histoire, et signale que Richet ne dit pas tout. Le complément, écrit-il, il l'a trouvé dans un document, non inédit, mais presque inconnu : un rapport du Dr Rouby... Heuzé en cite de longs passages, dans un but précis : montrer que Richet, malgré son génie, s'est trompé et a été trompé. Mais en plus du rapport exhumé, Heuzé publie une nouvelle enquête qu'il a réalisée auprès des protagonistes de la villa Carmen qu'il a pu rencontrer récemment à Paris. Il publie également une lettre de l'avocat d'Alger Marsault qui reçut en 1906 les aveux de tricherie de Marthe et sa famille[19]. La réaction de Marthe/Eva fut immédiate. Heuzé publie une lettre où elle dément avoir avoué. Marthe, sans doute, savait où était son intérêt.

            Une grande suspicion entourait donc le monde de la métapsychique, que le public séparait mal du spiritisme, et l'initiative de Heuzé a en quelque sorte précipité sa chute.

            Un an plus tard, le même Paul Heuzé réitéra donc le procédé en mettant sur pied une autre série d’expériences, avec Jean Guzik. Cette fois la commission de scientifiques était composée de Langevin, Rabaud, Laugier, Marcelin et Meyerson. Le verdict fut sans appel : le médium fut soupçonné de fraude et, selon les termes même du rapport, « l’expérimentation en ce domaine se révèle être hasardeuse (Rapport de la commission, 1923) ». Paul Heuzé pouvait ainsi déclarer en 1924 que « la métapsychique […] traverse actuellement une véritable crise » (Heuzé, 1924, p. 175), alors que Marcel Boll, s'appuyant sur « les données les plus récentes de la psychiatrie, appliquées à la psychologie » — celles issues de Dupré —, concluait dans un article du Mercure de France que la métapsychique, arsenal de puérilités, est la plus colossale entreprise de fumisterie du siècle! (Boll, 1924) Or, avec ces mésaventures, s’est opérée une rupture profonde entre la recherche métapsychique et la science officielle dont les effets sont encore sensibles aujourd’hui. Un partage s’est définitivement institué, après un côtoiement et une relative tolérance. Comment, brièvement, en saisir les ressorts ? La difficulté réside ici dans le fait que la métapsychique avouait mettre des atouts scientifiques dans son jeu. Le plus imposant était Richet lui-même dont l’autorité, reconnue par beaucoup, avait grandi par l’obtention en 1913 du Prix Nobel. Son Traité se voulait un modèle de démarche scientifique et contenait les prolégomènes indispensables des mesures à prendre pour étudier les objets de la métapsychique. Mais ce ne fut pas suffisant ou probant, comme le lui reprochèrent nombre de critiques. Parmi ceux-là, Pierre Janet qui, dans un article de la Revue Philosophique (Janet, 1923), fit remarquer à son « ami Richet » qu’il en restait dans cet ouvrage à une description et non à l’explication, et que de plus, il ne paraissait pas convaincant dans l’application de sa méthodologie. Un comble pour le physiologiste expérimentaliste nobélisé! A propos de « l'ectoplasme du célèbre Bien-Boâ », Janet affirme qu'il ne s'agissait que d'un mannequin à la barbe postiche, et que Richet a fait un curieux sort à ses propres présomptions ; elles auraient dû lui faire immédiatement éliminer le médium. « L'attitude de Richet nous surprend, conclura-t-il, car elle semble différente de celle que nous aurions eue dans les mêmes circonstances ; il semble ne pas penser comme nous, et ne pas éprouver les mêmes sentiments ». Un état d'esprit inadmissible! Voilà ce qu'il n'avait pu dire en 1906 dans son interview et qui le sépare, définitivement, du Richet métapsychiste.

            Les échecs renouvelés des expériences orchestrées par Heuzé, additionnés sans nul doute aux suspicions déjà présentes en souvenir des expériences faites naguère avec Eusapia Paladino à l’Institut psychologique et aux points d’interrogation laissés par l’épisode de la Villa Carmen, contribuèrent donc à forger dans l’opinion publique mais aussi dans le monde scientifique un rejet de la métapsychique objective (télékinésie et matérialisation). Or avec ce rejet, c’est le statut même de science, longtemps revendiqué par la métapsychique, qui lui était contesté voire enlevé. Elle devenait condamnée à n'être qu'une fausse science, qui plus est associée au mysticisme ambiant dénoncé par beaucoup dans une montée du rationalisme durant l'entre-deux-guerres. Marcel Boll, encore lui, écrira ainsi sur le mysticisme de Richet — et celui de Bergson — avec un sarcasme affligeant (Boll, 1944, p. 13). Son acolyte, le psychiatre continuateur de Dupré, F. Achille-Delmas, laissa entendre la débilité de son jugement dû à l’aveuglement par sa « passion » (Achille-Delmas, 1924 p. 143). D'autres, comme Gaston Danville, furent plus nuancés en proposant une psychologie du métapsychiste chez lequel « coexistent » deux logiques antagonistes (Danville, 1930). Ce mouvement est tout à fait perceptible dans une intervention du Dr Henri Roger au Comité médical des Bouches-du-Rhône (1925), suite à la parution dans la presse des résultats des expériences de la Sorbonne avec Guzik. La métapsychique est une croyance proclama-t-il, et rien de plus. Le discrédit était ici complet.

            La mise à l’index de la métapsychique est encore à relier à un changement de paradigme en psychologie qu’il n’est pas inutile de rappeler. C’est en effet sous la direction de Georges Dumas, l’un des commissaires de la Sorbonne avec Eva Carrière, que paraît en 1923 le Traité de psychologie où figurent le projet et les conditions d’une psychologie vraiment scientifique. Henri Wallon y dénonce l’emploi de la suggestion et de l’hypnotisme comme méthodes d’investigation de la personnalité et des facultés et met en garde contre la fascination de l’hystérie comme modèle de la subconscience. Le nouveau paradigme repose par conséquent sur l’expérimentation plus que sur l’expérience, en cherchant à s’assurer de toutes les variables. On comprend donc que la métapsychique n’ait pu répondre à ces critères, alors même qu’elle prétendait les appliquer. D’une certaine façon elle s’illusionnait sur son objet et ses méthodes, et Richet le premier en avait pris la mesure comme nous l’avons noté précédemment. En préambule aux travaux du IIIe Congrès international des sciences psychiques de Paris en 1927, faisant le point sur la situation de la recherche métapsychique, il insista sur la difficulté « terrible », « essentielle » à travailler avec des médiums (Richet, 1928). Voilà pour la limite externe de la métapsychique. Mais Richet en signala une autre, interne celle-là, et qui a certainement beaucoup pesé dans le rejet que nous esquissons. On a signalé plus haut que l’Institut Métapsychique International vit le jour en 1919, et qu’il fut créé grâce à la générosité de Jean Meyer, par ailleurs spirite et directeur à ce moment de la Revue du même nom. D’autre part, le Dr Geley, directeur de l’I.M.I. lors des controverses sur les expériences de la Sorbonne, prônait la survivance et en voyait des preuves dans la crypesthésie ou la télékinésie. Aussi, des suspicions envers le bien-fondé de la recherche métapsychique ne manquèrent pas d’apparaître se rajoutant aux déboires expérimentaux. Richet dénonça l’amalgame à plusieurs reprises et ne ratait jamais l’occasion de nier qu’il fût spirite ; il s’acharna, avec d’autres, à affranchir la métapsychique du spiritisme, et le Congrès des sciences psychiques de 1927 adopta la résolution selon laquelle l’hypothèse survitaliste devait être abandonnée. Sûrement trop tard… Ses propres déclarations et atermoiements envers les médiums laissaient trop planer l'idée qu'il pouvait aussi espérer pour sa propre survie. Richet était-il spirite à son esprit défendant ? De seulement double, le personnage devient complexe.

 

Conclusion

 

            La truculence de l’épisode ne doit pas en évacuer la gravité épistémologique. Il n’est pas certain que nous ne voyons surgir de nouveaux Richet exploitant les limites du paradigme scientifique. La frontière mise en place dans les années 1920-1930 s’en trouverait de nouveau sollicitée et il n’est pas sûr que l’effet de partage soit aujourd’hui aussi fort qu’alors. Dans cette tension, la psychopathologie jouera toujours un rôle de poids par le discours sur la norme psychique qu’elle peut générer. D’où sa responsabilité accrue pour éviter les pièges de la position d’autorité. Seuls l’affinement de ses catégories cliniques, notamment dans sa définition du délire, et son dégagement de l’idéologie culturelle dominante, peuvent lui permettre de tenir une place honorable. La connaissance de son histoire et de ses prises de position passées également.

 

 

 

 

                                                                                  Bibliographie

 

 

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Vigouroux et Juquelier. – La contagion mentale, Doin, Paris, 1905



[1] ). Une version différente et plus complète de ce texte a été publiée aux éditions La Découverte (2002) : Le Maléfan (Pascal).– Richet chasseur de fantômes : l'épisode de la villa Carmen., dans Des savants face à l’occulte 1870-1940. Le lecteur intéressé pourra s’y reporter.
                Je remercie les éditions La Découverte pour m’autoriser à publier un travail ayant déjà fait l’objet d’une publication.

[2] On peut également citer l’épisode des Rayons N., les expériences avec la médium italienne Eusapia Palladino, les expériences de la Sorbonne que nous allons évoquer. Sur ces points, on pourra se reporter au livre collectif dirigé par Bernadette Bensaude-Vincent (2002.

 

[3] Le débat sur la place de la métapsychique reprendrait-il de la vigueur ? C’est en tout cas ce qu’on pourrait déduire de l’échange de vues publié récemment dans une revue de sciences humaines suite à la sortie du livre de Bertrand Méheust (1999) et à la réédition de celui d’Ernesto de Martino (1999). J’y renvoie le lecteur : Charuty (Giodana) – Le retour des métapsychistes, L’Homme, 158-159, 2001, p. 353-364 et Mancini (Sylvia) et Méheust (Bertrand) – La réponse des "métapsychistes", L’Homme, 161, p. 225-238.

[4] Les renseignements fournis par le Service Historique de l'Armée de Terre nous apprennent que le général Elie-Félix-Georges Noël (1835-1915), qui fit la campagne du Mexique, fut captif en Allemagne en 1871 et colonel du 22è Régiment d'Artillerie à Alger de 1886 à 1888 avant d'être affecté à Tarbes comme général en 1892, épousa le 27 juin 1872 la demoiselle Cécile-Aline-Hilda Chatard alors domiciliée à Paris. L'acte de décès de cette dernière confirme ces données, précisant en outre qu'elle est née à Bruxelles et que sa mère se nommait Sarah Barness. Melle Chatard serait donc devenue Carmencita, originaire du pays de Galles, qui était probablement le pays de sa mère. Être une autre, aux origines romanesques et élevées, telle était sans aucun doute la passion de la générale, et aussi sa faille à laquelle elle apportait un apaisement par sa toxicomanie et... ses fantômes. N'était-elle pas la réincarnation d'une princesse indoue d'une grande beauté, dont Bien-Boâ, il y a trois cents ans, était tombé follement amoureux, mais qui se noya lors d'une fête. Ainsi, s'il se manifeste surtout à la générale et devient son guide, c'est qu'il l'aime et ne veut plus la quitter...

[5] Le général Noël a rapporté l'origine de l'histoire de Bien-Boâ dans un article paru le 2 décembre 1905 dans les Nouvelles d'Alger, reproduit dans Paul Heuzé. – Les morts vivent-ils ? (1922, pp. 243-245).

[6] Propos rapportés par Paul Heuzé. – Les morts vivent-ils ?, op. cit., p. 70 et 71.

[7] Renseignements gracieusement fournis par Mme Pierrette Estingoy qui prépare une thèse d'Histoire à Lyon III sur Charles Richet.

[8] Rouby, dont nous parlerons bientôt, précise, sur la base de son enquête, qu'on aurait montré Jeanne d'Arc à Richet lors de sa première venue. On comprend qu'il n'ait pas jugé l'expérience concluante et qu'une sorte de réaction critique à l'incroyable l'ait rendu sceptique cette fois-là. Mais, comme pour Delanne, cela n'a pas suffi.

[9] Dans une lettre du 9 novembre 1913, Gustave Le Bon, félicitant Charles Richet pour l'obtention du prix Nobel, lui assure qu'il le félicitera encore bientôt pour son élection à l'Académie des Sciences et lui confie que ses précédentes candidatures ont rencontré « une seule objection [...], la terrible histoire du fantôme matérialisé d'Alger. » Il termine en certifiant que le prix Nobel devrait effacer complètement ce souvenir. (Citée par Pierrette Estingoy, 1996, p. 75)

                Les relations entre Richet et le Bon étaient cependant tendues si on se reporte à ce que le premier dit du second dans le Traité (1922, p. 539)... Il est vrai que Le Bon n'a pas épargné Richet.

[10] Je renvoie à mon ouvrage Folie et spiritisme. Histoire du discours psychopathologique sur la pratique du spiritisme, ses abords et ses avatars [1850-1950] (Le Maléfan, 1999).

[11] Il fut également le codirecteur de la Revue de Psychologie Clinique et Thérapeutique de 1897 à 1900 (Plas, 2000)

[12] La même critique sera faite par le peintre allemand M.G. von Max (1906).

[13] On reconnaît dans les arguments qu'il donne les thèses défendues par les aliénistes Vigouroux et Juquelier dans leur ouvrage La contagion mentale (1905). Ces thèses sont alors les plus extrémistes face au spiritisme, assimilé à un toxique (Le Maléfan,1999, op. cit., p.169 et 170)

[14] Nicolas Vaschide, qui devait disparaître en 1907, psychologue d'origine roumaine, travaillait alors dans le laboratoire de psychologie d'Edouard Toulouse à Villejuif. Sans croire aux fantômes, mais tout de même à une sensibilité spéciale des médiums comme de certains aliénés, Vaschide ne croit pas que Richet ait été berné.

[15] Il était médecin directeur d'un asile privé d'aliénés à Alger, demeurant à St Eugène, département d'Alger, et également médecin directeur de la Maison de santé privée de Dôle, dite des Capucins, dans le Jura, qu'il administra de 1873 à 1888. Il eut un fils, mort prématurément à trente ans, également psychiatre.

                Hippolyte Rouby (1841-?), formé à Lyon, semblait assez proche des positions de la Salpêtrière, puis de la doctrine des constitutions. Il militait pour un socialisme en dehors des partis, en vue de l'amélioration du sort du peuple par des réformes. A Dôle, il mit ses idées en pratique en créant une Fondation en 1919 pour venir en aide, sous forme de dons d'argent, à des familles nécessiteuses. Mais il militait également pour le positivisme, souhaitant diffuser un "catéchisme moderne", s'appuyant sur la Raison et la Science, qui s'opposerait aux catéchismes fondés sur les révélations. En 1913 il devait publier son catéchisme moderne dans un ouvrage au titre évocateur : Le livre de Vérité (Nourry, Paris), où, entre autres, le spiritisme et ses matérialisations sont mis à l'index.

                Concernant la villa Carmen, il a fait paraître chez le même éditeur un opuscule, aujourd’hui introuvable, qui reprend certainement le rapport de son enquête de 1906, intitulé : Contre le spiritisme. Ch. Richet et Bien-Boâ.

                Il fut encore le chantre de la défense de l'union entre les races et dirigea une Revue de l'Afrique du Nord : L'Union des races. Les propos désobligeants de Richet sur le "cocher arabe Areski" ou "la négresse Aïcha", l'une des servantes utilisées comme médium, ne manquèrent sans doute pas de le choquer dans ses convictions.

[16] Cette lettre n'est pas reproduite dans le mémoire de Rouby.

[17] Je remercie Françoise Parot de m'avoir procuré ce texte.

[18] Ce livre fut complété d'un article (Heuzé, 1924). Dans une note, Heuzé déclare que « l'affaire de la villa Carmen est classée », à savoir que c'était une fraude manifeste.

[19] Dans ce document, des propos prêtés à Marthe Béraud font savoir que Richet avait un médium personnel, Misstress Finch, par lequel il était déjà en rapport avec Phygia. (Heuzé, 1922, p. 246)